En français, on boit du « thé ». En anglais, du tea. Les Espagnols commandent un té, les Italiens un tè et les Allemands un Tee. Mais au Portugal, la même boisson porte un nom qui semble venir d’un tout autre univers linguistique : « chá ». Cette différence n’est pourtant pas le fruit du hasard.
Pour en trouver l’origine, il faut remonter plusieurs siècles en arrière, jusqu’en Chine, et suivre les routes commerciales qui reliaient alors l’Asie à l’Europe. Derrière ces quelques lettres se cache en réalité une petite histoire de la première mondialisation et de la présence portugaise en Asie.
« Chá » et « thé » viennent pourtant du même mot chinois
La première surprise est que « chá » et « thé » possèdent fondamentalement la même origine. Le caractère chinois 茶, qui désigne le thé, a donné des prononciations différentes selon les régions et les langues chinoises.
Deux grandes familles phonétiques se sont notamment diffusées à travers le monde. L’une est proche de « cha », forme que l’on retrouve notamment en mandarin et en cantonais. L’autre est proche de « te » et provient de variétés linguistiques du sud-est de la Chine, notamment du groupe min parlé dans la région du Fujian.
Lorsque le thé a commencé à circuler bien au-delà de la Chine, les peuples qui découvraient cette boisson ont généralement adopté le nom employé par leurs interlocuteurs commerciaux. C’est ainsi qu’un même caractère chinois a fini par donner naissance à deux grandes familles de mots réparties sur une bonne partie de la planète.
On présente parfois cette division de manière très simple : les langues ayant découvert le thé par les routes terrestres auraient adopté la forme cha, tandis que celles approvisionnées par voie maritime auraient retenu te. Cette explication permet de comprendre une partie de la diffusion du mot, mais elle n’est pas absolue. Le portugais constitue justement un excellent contre-exemple : les navigateurs portugais sont arrivés en Chine par la mer, tout en adoptant la forme « chá ».
Le mot « chá » porte la trace de la présence portugaise en Asie
Le Portugal fait partie des premiers pays européens à avoir établi des relations commerciales directes et durables avec l’Asie au XVIe siècle. Les Portugais atteignent les côtes chinoises au début de ce siècle et obtiennent quelques décennies plus tard le droit de s’établir à Macao, qui devient un important point de contact entre les mondes chinois et européen.
C’est dans ce contexte que le portugais adopte le mot « chá ». Le Dicionário Etimológico da Língua Portuguesa de José Pedro Machado rattache directement le terme portugais à la forme chinoise ch’a. Le mot est attesté en portugais dès les années 1550.
La situation devient particulièrement intéressante lorsque l’on regarde ce qui se passe ensuite ailleurs en Europe. L’anglais connaît lui-même, à la fin du XVIe siècle, des formes comme chaa ou cha. Mais c’est finalement une autre famille de mots qui va s’imposer dans plusieurs langues européennes.
Les commerçants néerlandais s’approvisionnaient notamment dans une région du sud-est chinois où la prononciation locale était proche de te. Le néerlandais adopta ainsi la forme thee, qui participa ensuite à la diffusion de cette variante à travers les réseaux commerciaux européens.
De cette histoire découlent notamment le tea anglais, le « thé » français, le té espagnol, le tè italien ou encore le Tee allemand. Le Portugal, qui avait établi plus tôt ses propres contacts commerciaux avec l’Asie, conserva quant à lui son « chá ».
Deux mots qui permettent encore de suivre d’anciennes routes commerciales
Cette division linguistique dépasse très largement l’Europe. Des formes appartenant à la famille de cha se retrouvent notamment en russe, en turc, en persan, en arabe ou encore en japonais. À l’inverse, la famille issue de te s’est largement diffusée en Europe occidentale et dans les langues qui ont ensuite été transportées sur d’autres continents.
La carte linguistique actuelle conserve ainsi, plusieurs siècles plus tard, une partie de la géographie des échanges commerciaux avec la Chine. Selon les régions fréquentées et les intermédiaires rencontrés, les marchands ont emporté avec le produit l’une ou l’autre de ses prononciations.
Le cas portugais est particulièrement révélateur. Alors que la majorité de ses voisins d’Europe occidentale appartiennent aujourd’hui à la famille te, le Portugal partage son chá avec des langues géographiquement beaucoup plus éloignées. Une singularité qui s’explique moins par la géographie européenne que par l’histoire maritime et asiatique du pays au XVIe siècle.
Non, « tea » ne signifie pas « Transporte de Ervas Aromáticas »
Cette différence entre « chá » et tea a également donné naissance à une légende particulièrement tenace. Selon celle-ci, les caisses de thé transportées par les navigateurs portugais auraient porté l’inscription « Transporte de Ervas Aromáticas », soit « transport d’herbes aromatiques ». Les initiales T.E.A. auraient alors donné son nom anglais à la boisson.
L’histoire est séduisante, mais elle ne repose sur aucune base étymologique ou historique connue. Comme le rappelle notamment Ciberdúvidas da Língua Portuguesa, l’anglais tea est attesté au XVIIe siècle et dérive du néerlandais thee, lui-même issu de la famille phonétique chinoise te. Les formes anglaises plus anciennes apparentées à cha sont par ailleurs documentées avant que tea ne s’impose.
Il n’est donc nul besoin d’imaginer un mystérieux acronyme inscrit sur des caisses portugaises. La véritable histoire est finalement beaucoup plus intéressante : « chá » et « thé » sont deux descendants d’un même mot chinois ayant voyagé jusqu’en Europe par des réseaux commerciaux différents.
Aujourd’hui encore, commander un « chá » au Portugal revient ainsi, sans vraiment le savoir, à utiliser un mot qui conserve la trace des contacts établis entre Portugais et Chinois il y a près de cinq siècles. Une simple tasse de thé peut parfois contenir beaucoup d’histoire.
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