Pão-por-Deus : la tradition portugaise du 1er novembre qui rappelle Halloween

pão-por-deus enfants

Le matin du 1er novembre, dans certaines villes et villages du Portugal, des groupes d’enfants parcourent encore les rues, un petit sac de tissu à la main. Ils frappent aux portes et demandent le « Pão-por-Deus ». En retour, ils reçoivent des gâteaux, des noix, des châtaignes, des fruits, des bonbons et parfois quelques pièces. Une tradition portugaise qui existait bien avant l’arrivée d’Halloween.

La ressemblance est aujourd’hui frappante. Des enfants allant de maison en maison à l’automne pour recevoir des friandises : difficile de ne pas penser au « trick or treat » anglo-saxon. Pourtant, au Portugal, le Pão-por-Deus possède sa propre histoire, liée à la Toussaint, au souvenir des morts et à une ancienne pratique de partage.

Le costume a évolué au fil des siècles et varie considérablement selon les régions. Mais chaque 1er novembre, il continue de faire partie du patrimoine populaire portugais.

« Pão por Deus, fiel de Deus, bolinho no saco… »

pão-por-deus sacs

Le rituel est simple. Traditionnellement, les enfants se retrouvent le matin du 1er novembre et parcourent leur quartier ou leur village avec un sac en tissu. Devant chaque maison, ils récitent une petite comptine pour demander leur Pão-por-Deus.

L’une des versions les plus connues dit :

« Pão por Deus,
Fiel de Deus,
Bolinho no saco,
Andai com Deus. »

Mais il n’existe pas une seule comptine. Les paroles changent d’une région, et parfois d’un village, à l’autre. Certaines sont beaucoup plus longues ; d’autres prévoient même une réponse différente selon la générosité des habitants. Lorsqu’une maison offre des gâteaux, elle peut être complimentée. Lorsqu’elle ne donne rien, les enfants disposent parfois d’une petite rime moqueuse.

Les cadeaux ont eux aussi évolué. Aux broas, petits pains, noix, amandes, châtaignes, pommes, grenades ou figues secs se sont progressivement ajoutés les bonbons et autres confiseries. Certaines familles donnent également quelques pièces.

Autrefois, les commerçants pouvaient participer à leur manière : le boulanger donnait du pain, l’épicier quelques friandises et le marchand de fruits ce qu’il avait à disposition. Au-delà du plaisir des enfants, le Pão-por-Deus contribuait ainsi à entretenir les relations de voisinage et une forme de solidarité locale.

Une tradition plus ancienne que le séisme de Lisbonne

pao por deus origines

L’origine précise du Pão-por-Deus est difficile à établir. Le rapprochement avec d’anciennes pratiques européennes d’offrandes et de commémoration des morts est régulièrement avancé, tandis que des sources font remonter l’expression et les pratiques de distribution de nourriture associées à la Toussaint au moins au XVe siècle.

Une autre histoire est particulièrement célèbre au Portugal. Elle conduit directement au terrible tremblement de terre de Lisbonne du 1er novembre 1755.

Le séisme, suivi d’un tsunami et d’incendies, avait dévasté une grande partie de la capitale et plongé de nombreux habitants dans une situation extrêmement difficile. Selon le récit traditionnel, le 1er novembre 1756, un an après la catastrophe, des Lisboètes auraient parcouru les rues en demandant de la nourriture aux portes des maisons, notamment du pain « por Deus », « pour l’amour de Dieu ».

Il serait cependant réducteur de faire naître le Pão-por-Deus avec le séisme. Des pratiques apparentées existaient auparavant. La catastrophe de 1755 semble plutôt avoir renforcé ou donné une nouvelle signification à une tradition plus ancienne de charité et de partage associée à cette période du calendrier religieux.

Du Dia do Bolinho aux traditions des Açores

Dia do Bolinho

Impossible cependant de parler d’une pratique parfaitement uniforme à l’échelle du Portugal. Le nom, les recettes et même certains rituels changent au gré des territoires.

Dans la région de Leiria et dans différentes zones du Centre et de l’Estremadura, le 1er novembre est notamment connu comme le « Dia do Bolinho ». Ailleurs, les enfants vont simplement « pedir o bolinho », demander leur petit gâteau.

Les broas dos Santos comptent parmi les préparations emblématiques de cette période. Les recettes diffèrent elles aussi : farine, miel, cannelle, fenouil, raisins secs ou noix peuvent entrer dans leur composition ; certaines variantes utilisent également de la patate douce ou de la courge.

D’autres traditions locales témoignent d’un lien beaucoup plus explicite avec les défunts. Dans certaines localités, de la nourriture était autrefois laissée pendant la nuit à l’intention des proches disparus. Ailleurs, les enfants pouvaient porter des courges évidées et éclairées d’une bougie, une pratique qui rend la comparaison contemporaine avec Halloween encore plus troublante.

Aux Açores également, le Pão-por-Deus possède ses particularités. Le maïs et les châtaignes cuits faisaient notamment partie des aliments distribués, avant que les friandises ne prennent davantage de place. Sur l’île de Terceira, la tradition est aussi associée aux caspiadas, des gâteaux dont la forme évoque le sommet d’un crâne et rappelle l’ancien lien entre cette journée et le culte des morts.

À Madère, châtaignes, noix, figues et autres fruits font également partie des présents traditionnellement distribués.

Une tradition portugaise qui résiste à Halloween

Le développement d’Halloween au Portugal pourrait donner l’impression que le porte-à-porte du début de l’automne est une importation récente. Le Pão-por-Deus raconte précisément le contraire. Le Portugal possédait depuis des siècles ses propres pratiques associant enfants, nourriture, voisinage et mémoire des morts.

Les deux traditions ne sont évidemment pas identiques et leur histoire ne doit pas être artificiellement confondue. Mais leur proximité dans le calendrier, ainsi que certains gestes qui les accompagnent, expliquent qu’elles soient aujourd’hui régulièrement comparées.

Le Pão-por-Deus n’a toutefois plus partout la vitalité qu’il possédait autrefois. Dans les grandes villes, le porte-à-porte est devenu plus rare, tandis que la tradition demeure davantage visible dans certaines petites villes et zones rurales. Des écoles, associations et familles contribuent également à sa transmission.

Depuis 2016, le 1er novembre est de nouveau un jour férié au Portugal, après avoir temporairement perdu ce statut entre 2013 et 2015. Une circonstance qui facilite le maintien de cette tradition essentiellement matinale.

Et le nécessaire reste finalement assez modeste : un sac en tissu, quelques vers appris par cœur et des voisins qui connaissent encore la réponse à « Ó tia, dá Pão-por-Deus ? »

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