L’intelligence artificielle conduira-t-elle nécessairement les entreprises à remplacer une partie de leurs salariés ? Pour le portugais Pedro Conceição, directeur du Bureau du Rapport sur le développement humain des Nations unies, cette issue n’a rien d’inéluctable. La manière dont l’IA transformera le travail dépendra d’abord des choix effectués par les entreprises et, plus largement, par nos sociétés.
Alors que les progrès rapides de l’intelligence artificielle alimentent les interrogations sur l’avenir de nombreux métiers, l’économiste portugais invite à déplacer le débat. Plutôt que de partir de ce que les modèles les plus avancés sont désormais capables d’accomplir, les entreprises devraient commencer par identifier leurs propres difficultés et déterminer ensuite comment la technologie peut les aider à les résoudre.
Pedro Conceição défendra cette approche le 20 octobre à Carcavelos, lors de la conférence « Business as Unusual », organisée par le BCSD Portugal à l’occasion de ses 25 ans. Avec une question centrale : comment exploiter les possibilités offertes par la technologie sans considérer la disparition du travail humain comme une conséquence automatique du progrès ?
L’IA est encore davantage utilisée pour augmenter le travail que pour le remplacer
Un chiffre avancé par Pedro Conceição permet de prendre quelque distance avec les scénarios les plus radicaux. Selon une enquête de chercheurs du US Census Bureau qu’il cite, seules 2 % des entreprises interrogées ayant recours à l’intelligence artificielle l’auraient utilisée pour réduire leurs effectifs. À l’inverse, environ deux tiers déclareraient s’en servir pour accroître leurs capacités.
Ces résultats doivent néanmoins être interprétés avec prudence. Pedro Conceição reconnaît lui-même que nous disposons encore de peu de recul pour mesurer les conséquences de l’IA sur l’emploi. Les usages actuels ne permettent donc pas de prédire ce qui se produira lorsque les technologies seront plus performantes, moins coûteuses et intégrées beaucoup plus largement dans les entreprises.
Mais ils montrent déjà que l’automatisation n’est pas la seule trajectoire possible. Une entreprise peut utiliser l’intelligence artificielle pour supprimer certaines tâches, mais également pour permettre à ses salariés de travailler différemment, d’accéder plus rapidement à l’information ou de prendre de meilleures décisions.
Pour Pedro Conceição, l’erreur consisterait ainsi à observer d’abord la frontière technologique avant de chercher comment l’appliquer. Une entreprise devrait au contraire identifier ses blocages, puis choisir les outils capables d’y répondre. L’adoption de l’IA s’accompagne alors d’une réorganisation des processus et des tâches plutôt que d’une simple substitution entre une machine et un salarié.
Automatiser un emploi ou augmenter les capacités d’un salarié
Cette approche suppose cependant d’investir dans ce que Pedro Conceição appelle le « capital cognitif ». Posséder des ordinateurs performants, des logiciels et des travailleurs qualifiés ne suffit plus. Les entreprises doivent également organiser leurs données, leurs connaissances et leurs flux d’information afin que la technologie puisse réellement améliorer les décisions.
Dans l’agriculture, par exemple, l’intelligence artificielle peut rendre accessibles à davantage de professionnels des connaissances jusque-là difficiles à exploiter. Dans la santé, elle peut assister certaines analyses sans nécessairement se substituer aux professionnels. Dans l’enseignement, elle peut également modifier la manière dont les connaissances sont produites, accessibles et transmises.
Dans chacun de ces cas, la même technologie peut conduire à des organisations très différentes. Elle peut servir à réduire la quantité de travail humain nécessaire, mais aussi à augmenter les capacités des personnes qui l’utilisent. La technologie ouvre des possibilités ; elle ne détermine pas à elle seule la manière dont elles seront exploitées.
Pedro Conceição ne nie donc pas que l’IA puisse finalement entraîner d’importantes substitutions de travailleurs. Il conteste plutôt l’idée qu’une telle évolution serait imposée mécaniquement par le progrès technologique. Si nos économies choisissent massivement cette voie, estime-t-il en substance, ce sera parce que les entreprises et les sociétés auront organisé son adoption de cette manière.
Des choix qui se feront sous la pression de la compétitivité
Cette liberté de choix n’est toutefois pas absolue. Filipa Pantaleão, secrétaire générale du BCSD Portugal, souligne que les entreprises prennent leurs décisions dans un environnement où la pression concurrentielle s’intensifie. Les salariés peuvent craindre pour leur emploi tandis que les dirigeants doivent simultanément maîtriser leurs coûts, investir dans de nouvelles technologies et préserver leur compétitivité.
À cette transformation technologique s’ajoutent désormais d’autres formes d’instabilité. Les guerres, les perturbations logistiques ou les difficultés d’approvisionnement ont montré qu’une entreprise parfaitement efficace dans son fonctionnement interne pouvait néanmoins se retrouver paralysée par la disparition d’une matière première ou l’arrêt d’un fournisseur.
La transition climatique ajoute une autre contrainte. Pour le BCSD Portugal, les questions de décarbonation, de biodiversité, de ressources et de compétitivité ne peuvent plus être traitées séparément. Les réponses nécessitent une coopération entre entreprises, fournisseurs, pouvoirs publics et société civile, plutôt que l’attente d’une innovation technologique capable de résoudre simultanément tous les problèmes.
Le débat sur l’emploi et l’intelligence artificielle pourrait finalement relever du même principe. Entre une IA conçue principalement pour réduire les coûts humains et une IA destinée à augmenter les capacités des travailleurs existe une large gamme de modèles possibles. Les machines progresseront probablement dans tous les cas. La manière dont les entreprises décideront de les utiliser reste, elle, profondément humaine.
Business as Unusual : le rendez-vous du BCSD Portugal
Pedro Conceição interviendra le 20 octobre 2026 à la NOVA School of Business & Economics (NOVA SBE), à Carcavelos, dans le cadre de la conférence « Business as Unusual » organisée pour les 25 ans du BCSD Portugal.
Cette association réunit plus de 200 entreprises engagées autour des enjeux de développement durable. La conférence doit notamment interroger la manière dont les entreprises peuvent conjuguer compétitivité, transition environnementale et accélération technologique, tout en préservant la place et la valeur du travail humain.
Parmi les intervenants figurent notamment Pedro Conceição, directeur du Bureau du Rapport sur le développement humain des Nations unies, la futuriste Angela Oguntala, Bugge Holm Hansen du Copenhagen Institute for Futures Studies, ainsi que plusieurs dirigeants et spécialistes portugais de l’économie et de la durabilité.
Quand : 20 octobre 2026, à partir de 10 heures
Où : NOVA SBE, Carcavelos, près de Lisbonne
- Expresso : entretien avec Pedro Conceição et présentation de la conférence « Business as Unusual » (texte source transmis).
- US Census Bureau : The Microstructure of AI Diffusion: Evidence from Firms, Business Functions, and Worker Tasks, avril 2026.
- BCSD Portugal : programme de la conférence du 20 octobre 2026.







