Elle n’a consacré que quelques années de sa vie à l’écriture poétique. Cela aura pourtant suffi pour faire de Noémia de Sousa l’une des grandes figures de la littérature et de la poésie lusophone du XXe siècle. Née le 20 septembre 1926 à Catembe, face à l’actuelle Maputo, la poétesse et journaliste aurait eu 100 ans dimanche 20 septembre 2026.
Pour marquer ce centenaire, plusieurs hommages sont organisés au Mozambique et au Portugal. À Lisbonne, l’agence Lusa, où elle a longtemps travaillé, lui consacre ce dimanche une cérémonie mêlant témoignages, poésie et débat. Son siège abrite d’ailleurs depuis 2018 un espace portant son nom.
Mais derrière cet anniversaire se trouve surtout une trajectoire étonnante : celle d’une jeune femme qui commence à écrire dans le Mozambique colonial, fait de la poésie un instrument d’affirmation africaine et de dénonciation de l’oppression, est surveillée par la PIDE, connaît l’exil avant de consacrer une grande partie de sa vie au journalisme à Lisbonne.
Une jeune femme de Mafalala qui fait entendre une nouvelle voix
Carolina Noémia Abranches de Sousa Soares grandit notamment à Mafalala, quartier historique de Maputo, alors appelée Lourenço Marques. Ce lieu populaire et culturellement très divers jouera un rôle important dans sa formation intellectuelle et dans l’émergence de son écriture.
À la fin des années 1940, le Mozambique est encore une colonie portugaise et la société reste profondément marquée par les hiérarchies du système colonial. C’est dans ce contexte que Noémia de Sousa commence à publier ses textes dans la presse locale, notamment dans O Brado Africano.
Sa poésie tranche par ses thèmes et par la force de son affirmation identitaire. Elle parle de l’Afrique, des discriminations, de la condition des populations noires et de la domination coloniale. L’un de ses textes les plus connus, Deixa passar o meu povo, devient emblématique de cette écriture engagée.
Sa production poétique est pourtant extraordinairement concentrée. L’essentiel de ses poèmes est écrit entre la fin des années 1940 et le début des années 1950. L’Institut Camões rappelle que ces textes, longtemps dispersés dans des journaux et revues, ne seront réunis que plusieurs décennies plus tard dans Sangue Negro.
Cette brièveté rend son parcours d’autant plus singulier. Là où beaucoup d’écrivains construisent leur œuvre pendant plusieurs décennies, quelques années auront suffi à Noémia de Sousa pour participer profondément au renouvellement de la poésie mozambicaine.
Une poésie africaine sous surveillance du régime colonial
L’écriture de Noémia de Sousa ne passe pas inaperçue auprès des autorités portugaises. Ses textes, son engagement et ses fréquentations attirent l’attention de la PIDE, la police politique de l’Estado Novo.
Les archives conservées aujourd’hui à la Torre do Tombo permettent de mesurer l’ampleur de cette surveillance. Des documents récemment remis en lumière à l’occasion du centenaire montrent que la poétesse était déjà suivie au Mozambique et que cette surveillance s’est poursuivie lorsqu’elle s’est installée au Portugal.
Noémia de Sousa utilise notamment le pseudonyme Vera Micaia pour certaines de ses publications. Son écriture s’inscrit alors dans un environnement intellectuel où commencent à émerger les voix qui questionnent directement l’ordre colonial portugais.
En 1951, elle quitte le Mozambique pour Lisbonne. Elle y travaille notamment comme traductrice et reste au Portugal jusqu’en 1964. Ses positions politiques et ses liens avec les milieux africains opposés au colonialisme rendent cependant sa situation de plus en plus difficile. Elle part alors pour Paris, où elle poursuit une nouvelle étape de son existence.
De la poésie au journalisme, entre Paris, l’Afrique et Lisbonne
La poésie occupe finalement une période relativement courte de sa vie professionnelle. Le journalisme devient ensuite son activité principale.
Noémia de Sousa travaille pour différentes agences de presse et voyage en Afrique durant la période des luttes pour l’indépendance de plusieurs territoires colonisés. Cette activité lui permet de rester directement au contact des profondes transformations politiques du continent africain.
Après la révolution des Œillets et la fin du régime dictatorial portugais, elle revient s’installer à Lisbonne. Elle travaille ensuite pour l’agence portugaise ANOP, puis rejoint sa successeure, l’agence Lusa. Elle y poursuivra son activité pendant de nombreuses années et restera ainsi durablement liée au journalisme portugais.
Ce parcours explique pourquoi son centenaire est aujourd’hui célébré des deux côtés de l’histoire qui fut la sienne. Noémia de Sousa appartient d’abord à la littérature mozambicaine et à l’histoire intellectuelle africaine, mais aussi, plus largement, à l’histoire de la littérature lusophone du XXe siècle.
« Sangue Negro », le livre qu’elle aura attendu presque toute sa vie
Le destin éditorial de son œuvre est presque aussi étonnant que son parcours. Alors que ses poèmes circulent depuis les années 1940 et 1950, il faut attendre 2001, un an avant sa mort, pour que paraisse au Mozambique le recueil Sangue Negro.
Ce délai ne tient pas simplement à l’oubli. Des chercheurs ayant travaillé sur son œuvre expliquent que Noémia de Sousa tenait notamment à ce que son livre soit publié en premier lieu au Mozambique, exigence qui a participé à retarder le projet.
Le recueil permet finalement de réunir une œuvre jusque-là largement dispersée. Il sera ensuite réédité et contribuera à faire connaître ses textes à de nouveaux lecteurs. En 2024, une traduction française de Sangue Negro a également permis à sa poésie de toucher davantage le public francophone.
Noémia de Sousa meurt en 2002, à Cascais, à l’âge de 76 ans. Un siècle après sa naissance, son nom reste pourtant associé aux origines de la poésie mozambicaine moderne. Au Mozambique, elle est régulièrement qualifiée de « mère des poètes mozambicains », expression qui témoigne de la place acquise par son œuvre auprès des générations suivantes.
Le paradoxe est remarquable : Noémia de Sousa aura écrit l’essentiel de sa poésie en quelques années seulement. Mais ces quelques années auront suffi pour laisser une trace qui, 100 ans après sa naissance, continue d’être célébrée de Maputo à Lisbonne.







