Son nom est aujourd’hui indissociable de Lisbonne. Une immense place lui est consacrée au sommet de l’Avenida da Liberdade, la Baixa reconstruite après le tremblement de terre de 1755 est encore qualifiée de « pombaline » et son héritage se retrouve jusque dans l’organisation historique du vignoble du Douro.
Mais qui était vraiment Sebastião José de Carvalho e Melo, plus connu sous le nom de marquis de Pombal ?
Pendant près de 30 ans, cet homme d’État fut le personnage le plus puissant du Portugal après le roi José Ier. Il reconstruisit Lisbonne, réforma l’administration et l’enseignement, encouragea l’industrie et tenta de transformer l’économie du royaume.
Il fut aussi un dirigeant autoritaire, responsable d’une répression particulièrement brutale contre certains de ses adversaires. Pombal n’a donc pas créé à lui seul le Portugal moderne, mais il a profondément transformé l’État portugais et laissé une empreinte encore visible près de trois siècles plus tard.
De diplomate à homme fort du Portugal

Sebastião José de Carvalho e Melo naît à Lisbonne en 1699 dans une famille de petite noblesse. Rien ne le destine alors à devenir l’un des personnages les plus importants de l’histoire portugaise.
Sa carrière prend une autre dimension lorsqu’il entre dans la diplomatie. Il représente notamment le Portugal à Londres puis à Vienne. Ces années passées à l’étranger lui permettent d’observer le fonctionnement politique et économique d’autres puissances européennes, alors que les idées des Lumières commencent à transformer le continent.
Il veut renforcer l’État, moderniser l’économie et réduire le poids des institutions et des groupes susceptibles de concurrencer le pouvoir royal.
Lorsque José Ier monte sur le trône en 1750, Carvalho e Melo devient secrétaire d’État. Il s’impose progressivement comme le principal ministre du souverain et concentre entre ses mains un pouvoir considérable.
Son ambition dépasse rapidement la simple gestion du royaume. Il veut renforcer l’État, moderniser l’économie et réduire le poids des institutions et des groupes susceptibles de concurrencer le pouvoir royal. Mais un événement va définitivement faire basculer son destin.
1755 : le tremblement de terre qui transforme Lisbonne et Pombal

Le 1er novembre 1755, Lisbonne est frappée par l’une des catastrophes naturelles les plus dévastatrices de son histoire.
Un puissant séisme détruit une grande partie de la capitale. Il est suivi d’un tsunami puis d’incendies qui ravagent pendant plusieurs jours des quartiers entiers. Des milliers de personnes meurent et le cœur politique et commercial du royaume est en grande partie détruit.
Pombal prend alors en main la réponse à la catastrophe. Il organise les secours, cherche à maintenir l’ordre et engage rapidement la reconstruction. C’est surtout la manière dont Lisbonne est rebâtie qui va profondément modifier le visage de la capitale.
À la place du dédale de rues médiévales détruites par le séisme apparaît un quartier aux rues larges, droites et organisées selon un plan géométrique : l’actuelle Baixa Pombalina.
Les bâtiments répondent également à de nouvelles préoccupations techniques. La fameuse gaiola pombalina, structure intérieure en bois destinée à mieux absorber les mouvements provoqués par un séisme, constitue l’un des éléments emblématiques de cette reconstruction.
Lisbonne ne doit pas simplement renaître. Elle doit être reconstruite de manière plus rationnelle, plus organisée et mieux adaptée aux risques.
Le désastre de 1755 renforce considérablement l’autorité de Pombal et lui donne l’occasion d’appliquer à grande échelle sa conception de l’État.
Lire aussi : Lisbonne avant le tremblement de terre de 1755
Économie, école, industrie : Pombal veut transformer le royaume

La reconstruction de Lisbonne reste la partie la plus visible de son héritage, mais ses réformes vont beaucoup plus loin.
Au milieu du XVIIIe siècle, le Portugal tire encore une part considérable de sa richesse de son empire colonial, notamment du Brésil, tout en étant fortement dépendant de ses relations commerciales avec la Grande-Bretagne. Pombal cherche à renforcer la production nationale et à mieux contrôler les circuits économiques.
Il encourage les manufactures et favorise la création de grandes compagnies commerciales bénéficiant de privilèges accordés par l’État. Cette politique interventionniste doit permettre au royaume de produire davantage et de conserver une plus grande part de la valeur issue de son commerce.
L’action de Pombal touche également profondément l’enseignement.
Après l’expulsion des jésuites du Portugal en 1759, l’État prend une place beaucoup plus importante dans l’organisation de l’éducation. La réforme de l’université de Coimbra, en 1772, introduit notamment une place accrue pour les sciences et les disciplines expérimentales.
Administration, fiscalité, commerce, industrie, enseignement : derrière ces réformes apparaît progressivement un État portugais plus centralisé et beaucoup plus interventionniste. C’est principalement en ce sens que Pombal peut être considéré comme l’un des hommes ayant posé certaines bases du Portugal moderne.
Le Douro, un héritage viticole encore visible

Le vin offre l’un des exemples les plus durables de la politique économique de Pombal.
En 1756, il fait créer la Companhia Geral da Agricultura das Vinhas do Alto Douro, chargée notamment de réglementer la production et le commerce du vin de Porto.
Cette réforme conduit à la délimitation officielle du vignoble de la vallée du Douro, l’une des premières régions viticoles réglementées au monde, afin de mieux contrôler la qualité et de préserver la valeur commerciale de ses vins.
Les limites du vignoble sont alors matérialisées par des bornes de pierre, appelées marcos pombalinos, dont certaines sont encore visibles aujourd’hui. Cette organisation constitue une étape majeure dans l’histoire des appellations d’origine, bien avant leur développement moderne.
Près de trois siècles plus tard, elle reste l’un des héritages les plus remarquables de Pombal, dans une vallée viticole inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2001.
Un homme des Lumières qui gouverne d’une main de fer

Il serait pourtant trompeur de transformer Pombal en réformateur progressiste au sens contemporain. Son projet s’inscrit davantage dans ce que l’Europe du XVIIIe siècle appellera le despotisme éclairé : utiliser certaines idées des Lumières pour moderniser l’État et la société, mais sans remettre en cause le pouvoir absolu du souverain.
Pombal veut réduire les pouvoirs susceptibles de faire obstacle à celui de la monarchie. L’aristocratie et les jésuites vont notamment en faire l’expérience.
L’épisode le plus sombre de son gouvernement reste l’affaire des Távora 1. Dans la nuit du 3 septembre 1758, le roi José Ier est blessé lors d’une tentative d’assassinat. L’enquête conduit à accuser plusieurs membres de la puissante famille Távora ainsi que le duc d’Aveiro.
Les condamnations sont terribles. En janvier 1759, plusieurs accusés sont publiquement exécutés à Lisbonne après avoir subi des supplices particulièrement violents. Leurs biens sont confisqués et leur mémoire condamnée. L’affaire permet aussi à Pombal de briser une partie de la grande aristocratie qui pouvait encore contester son autorité.
La même année, les jésuites sont expulsés du Portugal et de son empire. Cette décision accompagne la reprise en main de l’enseignement par l’État, mais participe également à une concentration sans précédent du pouvoir autour du roi et de son principal ministre.
Pombal apparaît ainsi dans toute son ambiguïté : modernisateur dans certains domaines, mais profondément autoritaire dans l’exercice du pouvoir.
Pombal et l’esclavage : les contradictions d’un réformateur
Sa volonté de modernisation révèle également une contradiction majeure dans la politique de Pombal : son rapport à l’esclavage et à l’empire colonial portugais. En 1761, son gouvernement interdit l’introduction de nouvelles personnes esclavisées au Portugal métropolitain. Une seconde loi, adoptée en 1773, organise une sortie progressive de l’esclavage sur le territoire continental, notamment en mettant fin à sa transmission héréditaire.
Mais ces mesures ne s’appliquent pas aux colonies. Au Brésil, où les plantations et les activités minières reposent largement sur le travail forcé des Africains réduits en esclavage, le système esclavagiste est maintenu et la traite transatlantique se poursuit. La politique économique de Pombal continue ainsi de bénéficier de l’exploitation coloniale, tandis que les réformes menées en métropole sont parfois présentées comme des avancées vers l’abolition.
Cette différence de traitement illustre les limites de son réformisme. Pombal entend moderniser le royaume et renforcer sa puissance économique, mais sans remettre en cause les fondements esclavagistes d’une partie de son empire. L’abolition de l’esclavage dans l’ensemble des territoires coloniaux portugais n’interviendra officiellement qu’en 1869, près d’un siècle après sa chute.
La chute brutale du marquis de Pombal

Pendant des années, la puissance de Pombal repose largement sur la confiance que lui accorde José Ier. Lorsque le roi meurt en 1777, cette protection disparaît immédiatement. Sa fille, Maria Ire, monte sur le trône et écarte rapidement le ministre.
Commence alors ce que l’histoire portugaise désigne parfois comme la Viradeira, une réaction contre la politique et les hommes associés au gouvernement pombalin.
Dès 1779, une procédure judiciaire est engagée contre Pombal, notamment pour abus de pouvoir, corruption et diverses irrégularités commises durant son gouvernement. Après plusieurs interrogatoires, il est reconnu coupable en 1781, mais son âge avancé et son état de santé lui épargnent des sanctions plus sévères. Il doit néanmoins rester éloigné de la cour.
Âgé de près de 80 ans, Pombal quitte Lisbonne et se retire sur ses terres, dans la ville qui porte son nom. Pour celui qui avait dirigé les affaires du royaume pendant près de trois décennies, cette mise à l’écart marque une chute spectaculaire. Les adversaires qu’il avait combattus durant son gouvernement retrouvent progressivement de l’influence auprès de la nouvelle souveraine.
Le marquis de Pombal meurt le 8 mai 1782, à l’âge de 82 ans, loin des cercles du pouvoir qu’il avait longtemps dominés. Sa disparition clôt une période décisive de l’histoire portugaise, marquée autant par de profondes réformes que par les méthodes autoritaires employées pour les imposer.
Sa chute politique n’efface pourtant pas son héritage. Une partie de ses décisions sera remise en cause après 1777, mais les transformations engagées sous son gouvernement continueront de marquer durablement le Portugal.
Que reste-t-il aujourd’hui du marquis de Pombal ?

Il suffit de parcourir Lisbonne pour en observer la manifestation la plus spectaculaire. La Baixa, avec son plan régulier et ses façades ordonnées, demeure l’un des grands paysages urbains du Portugal. Plus au nord, l’immense statue du marquis domine depuis 1934 la place qui porte son nom, regard tourné vers la ville qu’il contribua à reconstruire.
Son héritage dépasse cependant largement l’urbanisme. La centralisation administrative, l’intervention de l’État dans l’économie, les réformes de l’enseignement, le développement des manufactures ou encore l’organisation du vignoble du Douro ont durablement marqué le royaume.
Cela ne signifie pas que Pombal ait, à lui seul, créé le Portugal contemporain. Le pays connaîtra ensuite les révolutions libérales du XIXe siècle, la République, près d’un demi-siècle de dictature, la révolution des Œillets puis son intégration européenne.
Mais au XVIIIe siècle, Pombal introduit une nouvelle manière de concevoir l’action de l’État : plus centralisée, plus rationnelle, plus interventionniste et davantage tournée vers la transformation de la société.
C’est probablement ce qui rend encore aujourd’hui le personnage aussi difficile à enfermer dans une seule définition.
Le Portugal continue de célébrer celui qui reconstruisit Lisbonne et voulut faire entrer le royaume dans une nouvelle époque. L’histoire conserve aussi le souvenir d’un homme convaincu que cette modernisation pouvait être imposée par la force. Modernisateur et autoritaire à la fois, le marquis de Pombal reste ainsi l’une des figures les plus importantes, mais aussi les plus contradictoires, de l’histoire du Portugal.
- Procès des Távora : https://fr.wikipedia.org/wiki/Proc%C3%A8s_des_T%C3%A1vora ↩︎







