À quelques kilomètres de Lagos, en Algarve, six stèles de pierre témoignent de la présence de populations qui maîtrisaient l’écriture il y a environ 2500 ans. Les signes gravés sont toujours visibles et leur alphabet est en partie connu. Pourtant, personne ne sait encore avec certitude ce que racontent ces textes.
Ces découvertes proviennent de Fonte Velha, à Bensafrim, où une importante nécropole de l’âge du Fer fut fouillée à la fin du XIXe siècle. Le lieu réserve d’ailleurs un second mystère : malgré plusieurs campagnes de recherches, les archéologues ne savent toujours pas précisément où se trouvait cette nécropole.
Le projet Rotas Rurais cherche désormais à faire connaître ce patrimoine largement invisible et, au-delà de Bensafrim, une page méconnue de l’histoire ancienne du sud du Portugal.
6 pierres couvertes d’une écriture que nous ne savons toujours pas lire
Les inscriptions découvertes à Bensafrim appartiennent à ce que les chercheurs appellent l’écriture du Sud-Ouest, l’une des plus anciennes écritures connues dans la péninsule Ibérique. Elle apparaît principalement dans le sud de l’actuel Portugal, notamment entre le Baixo Alentejo et l’Algarve.
À Bensafrim, six stèles ont été identifiées. La plus imposante mesure environ 1,35 mètre et est aujourd’hui conservée au Museu Municipal Santos Rocha, à Figueira da Foz.
Les chercheurs savent reconnaître les caractères et disposent de plusieurs hypothèses sur leur fonctionnement, mais cela ne suffit pas à comprendre les textes. L’écriture du Sud-Ouest demeure indéchiffrée.
Selon l’archéologue Pedro Barros, consultant scientifique de Rotas Rurais, elle présente notamment des influences phéniciennes venues de la Méditerranée orientale. Les inscriptions se lisent dans un sens très différent du nôtre, de droite à gauche et de bas en haut, avec des caractères disposés autour de la pierre, sans séparation entre les mots ni ponctuation comparable à la nôtre.
L’énigme ne tient donc pas à l’absence d’inscriptions. Les textes sont là, gravés dans la pierre depuis 25 siècles. C’est leur message qui nous échappe encore.
Une grande nécropole dont l’emplacement a été perdu

Les stèles sont liées à une autre découverte importante réalisée à Fonte Velha : une nécropole utilisée par les populations anciennes de la région.
Les premières fouilles remontent à la fin du XIXe siècle et furent notamment conduites sous la direction des archéologues António dos Santos Rocha et Estácio da Veiga. Les descriptions de l’époque évoquent des sépultures aménagées dans des cistes, constituées de dalles de pierre placées verticalement.
D’autres objets furent également découverts, dont un disque en or attribué à l’âge du Fer.
Mais les méthodes de documentation de l’époque étaient très différentes de celles utilisées aujourd’hui. Au fil du temps, la localisation précise de la nécropole s’est perdue.
Des recherches menées à la fin des années 1990 puis en 2014 ont tenté de retrouver Fonte Velha, sans succès. Pedro Barros considère pourtant l’ensemble comme l’une des grandes nécropoles de cette période dans le sud du Portugal, compte tenu du nombre de stèles et des descriptions laissées par les premiers archéologues.
Un autre élément manque toujours : on ignore où vivaient les personnes enterrées ici. Les anciennes fouilles ont permis de connaître leurs espaces funéraires, mais aucun habitat correspondant à ces communautés n’a encore été identifié.
Des vestiges de Bensafrim aujourd’hui dispersés
Cette histoire explique également pourquoi le visiteur ne peut pas simplement se rendre à Fonte Velha pour observer les découvertes.
Une partie des objets mis au jour à Bensafrim a quitté l’Algarve après les fouilles du XIXe siècle. Santos Rocha, originaire de Figueira da Foz et fondateur de la société archéologique de cette ville, y transporta notamment la grande stèle aujourd’hui conservée au musée qui porte son nom. D’autres stèles de Fonte Velha ont rejoint les collections du Museu Nacional de Arqueologia.
Le site archéologique lui-même n’étant plus localisé avec précision, le patrimoine de Bensafrim existe aujourd’hui davantage à travers ses objets, les archives des fouilles et le paysage que sous la forme d’un monument que l’on pourrait visiter.
C’est précisément ce que cherche à changer, au moins dans sa perception, le projet Rotas Rurais.
Faire redécouvrir 6500 ans d’histoire autour de Lagos
Porté par la Vicentina (Associação para o Desenvolvimento do Sudoeste avec l’Associação para a Proteção e Promoção do Património Rural), Rotas Rurais associe patrimoine archéologique, monde agricole et découverte du territoire autour de Bensafrim, Barão de São João et Odiáxere.
Un Centre d’interprétation du patrimoine archéologique rural de Bensafrim a notamment été installé dans les locaux de la Vicentina. Un dispositif multimédia permet de comprendre les découvertes de Fonte Velha même si la nécropole elle-même ne peut pas être visitée.
Le projet remonte également beaucoup plus loin dans le temps. Une route archéologique relie plusieurs exploitations agricoles privées où se trouvent des menhirs vieux d’environ 6500 ans, témoignant des premières phases du mégalithisme dans cette partie de l’Europe.
Des travaux récents menés par Marta Díaz-Guardamino, de l’université de Durham, avec les municipalités de Lagos et Vila do Bispo, suggèrent même que certaines de ces pierres très anciennes auraient pu être intentionnellement redressées par des populations de la fin de l’âge du Fer, plusieurs millénaires après leur première implantation.
Le paysage de Bensafrim semble ainsi avoir conservé les traces de communautés séparées par des milliers d’années.
Nous pouvons aujourd’hui dater leurs pierres, retrouver certains de leurs rites funéraires et identifier les influences méditerranéennes qui atteignaient le sud du Portugal. Mais les quelques lignes que certains de ces habitants ont gravées il y a 2 500 ans continuent de nous résister : nous reconnaissons leur écriture, sans encore parvenir à entendre ce qu’ils avaient à nous dire.










