Au bord d’une route très fréquentée de la rive sud du Tage se dresse une construction que l’on pourrait facilement prendre pour les ruines d’un château beaucoup plus ancien. Sa haute tour domine encore les environs de Coina, dans la commune de Barreiro. Abandonné depuis plusieurs décennies, le Palácio do Rei do Lixo est pourtant relativement récent : son histoire commence véritablement au début du XXe siècle.
Derrière ce nom étonnant se cache surtout le destin de Manuel Martins Gomes Júnior, un entrepreneur portugais qui bâtit une partie de sa fortune sur une ressource dont personne ne voulait : les déchets de Lisbonne. Son activité lui valut un surnom resté associé à sa demeure plus d’un siècle plus tard, celui de « Roi des déchets ».
Comment les déchets de Lisbonne ont fait la fortune d’un homme
Né en 1860 à Santo António da Charneca, sur l’actuelle commune de Barreiro, Manuel Martins Gomes Júnior connaît une ascension sociale assez spectaculaire. À une époque où la gestion des ordures urbaines n’a évidemment rien à voir avec celle d’aujourd’hui, il obtient l’exclusivité de la collecte des déchets de Lisbonne. Ce rôle est notamment confirmé par les archives de la RTP, qui consacraient dès 1995 un reportage à son histoire et donnaient la parole à l’une de ses nièces.
Les détritus de la capitale traversent alors le Tage pour rejoindre la rive sud. Derrière ce qui pourrait sembler être une simple activité d’évacuation se trouve en réalité un modèle économique particulièrement ingénieux pour l’époque : une partie de ce que Lisbonne jette possède encore une valeur.
Les matières récupérables peuvent être revendues ou réutilisées, tandis que certains déchets organiques trouvent un usage agricole. Manuel Martins Gomes Júnior développe parallèlement différentes activités et constitue progressivement un important patrimoine foncier dans la région.
Le commerce des déchets lui vaut finalement son célèbre surnom de « Rei do Lixo ». L’expression n’a alors rien de très aristocratique, mais elle va paradoxalement rester attachée à ce qui ressemble aujourd’hui aux vestiges du château d’un roi.
En 1910, le « Roi des déchets » décide de construire son palais

En 1910, Manuel Martins Gomes Júnior entreprend la construction d’un bâtiment spectaculaire sur sa propriété de Coina. L’édifice est dominé par une imposante tour permettant d’observer une vaste partie de ses terres ainsi que les mouvements liés à leur exploitation. Une tradition souvent répétée affirme qu’il aurait également voulu apercevoir depuis son sommet une autre propriété située vers Alcácer do Sal, mais cette explication relève davantage du récit transmis autour du palais que d’une certitude historique.
Une chose est en revanche certaine : le bâtiment devait être impressionnant. Son architecture et sa tour lui donnent des allures de château, au point qu’il est aujourd’hui difficile d’imaginer qu’il date seulement du début du XXe siècle.
La personnalité de son propriétaire a beaucoup contribué à construire la légende. La propriété est restée connue sous le nom de Quinta do Inferno et les récits locaux ont conservé le souvenir d’un homme ouvertement anticlérical. Au fil du temps, ces éléments ont nourri une abondante mythologie autour de la demeure.
Mais le projet ne va jamais réellement arriver à son terme. Les travaux commencent en 1910 avant d’être interrompus quelques années plus tard, généralement autour de 1913-1914 selon les sources historiques consacrées au bâtiment. Le « Roi des déchets » ne s’installera jamais dans le palais auquel son surnom reste pourtant définitivement associé.
Du grand domaine agricole au palais abandonné

L’histoire de la propriété ne s’arrête pas avec son fondateur. Manuel Martins Gomes Júnior meurt en 1943 et la Quinta do Inferno passe alors à son gendre. Elle change ensuite de propriétaire en 1957 et devient une importante exploitation agricole. Les informations patrimoniales portugaises la décrivent notamment comme ayant été, à une époque, l’une des grandes exploitations fruitières d’Europe.
Un nouveau changement intervient dans les années 1970. Un projet envisage alors de transformer le palais en établissement hôtelier d’environ 85 chambres. Il ne se concrétise pas et le domaine entre progressivement dans une longue période d’abandon.
Puis survient l’événement qui contribue largement à donner au bâtiment son apparence actuelle. Le 5 juin 1988, un incendie ravage l’intérieur du palais. La structure extérieure et surtout sa grande tour subsistent, mais l’édifice est désormais condamné à une dégradation progressive.
Le bâtiment abandonné devient alors le décor idéal pour toutes sortes d’histoires. Au fil des décennies, on lui attribue des passages secrets, des phénomènes étranges ou encore des pratiques occultes. Son autre surnom, « Palácio da Bruxa », le Palais de la Sorcière, suffit à mesurer la place prise par l’imaginaire dans son histoire.
Ces récits font désormais partie du folklore entourant le lieu, mais ils doivent être distingués de son histoire documentée. Celle-ci est déjà suffisamment singulière sans avoir besoin de fantômes.
Une étrange tour que l’on aperçoit toujours depuis la route
Plus d’un siècle après le début de sa construction, le Palácio do Rei do Lixo est toujours là. La tour de Coina reste visible depuis la route nationale 10, à quelques dizaines de kilomètres seulement du centre de Lisbonne. Elle surprend d’autant plus qu’elle surgit dans un environnement où l’on ne s’attend guère à rencontrer les ruines d’un tel édifice.
Il ne s’agit toutefois pas d’un monument aménagé pour le tourisme. La propriété est privée et le bâtiment est fortement dégradé. Il n’existe donc ni parcours de visite ni raison de franchir les clôtures pour explorer les ruines. L’édifice peut parfaitement être observé depuis l’extérieur.
Son intérêt est finalement ailleurs. Derrière l’image pittoresque du « Roi des déchets » se dessine une histoire étonnamment moderne : celle d’un entrepreneur qui, bien avant que l’économie circulaire et le recyclage ne deviennent des préoccupations majeures, avait compris que ce que les habitants d’une grande ville jetaient pouvait encore avoir une valeur économique.
Le palais qu’il avait imaginé n’a jamais véritablement été achevé et le temps en a presque effacé les fastes. Mais sa tour continue de dominer Coina. Ironie de l’histoire, c’est peut-être cette construction inachevée et abandonnée qui a le mieux réussi à préserver la mémoire de celui que tout le monde avait fini par appeler le « Rei do Lixo ».







