Des milliers de voyageurs la voient chaque jour sans nécessairement savoir ce qu’elle représente. Dans le spectaculaire hall de la gare de São Bento, à Porto, les azulejos racontent plusieurs grands épisodes de l’histoire portugaise. Parmi eux figure une scène liée à la conquête de Ceuta par le Portugal en 1415.
Le choix n’est pas anodin. Bien avant de devenir cette enclave espagnole située sur la côte nord-africaine, face au détroit de Gibraltar, Ceuta fut portugaise pendant plus de deux siècles. Sa prise, le 21 août 1415, est généralement considérée comme l’un des actes fondateurs de l’expansion portugaise outre-mer.
Et Porto occupe une place particulière dans cette histoire. L’infant Henri, futur Henrique o Navegador, y était né 21 ans plus tôt et participa activement à la préparation puis à l’assaut de Ceuta. Une histoire vieille de plus de six siècles qui permet aussi de comprendre comment une ville conquise par les Portugais est finalement devenue espagnole.
Pourquoi le Portugal voulait-il conquérir Ceuta ?

Au début du XVe siècle, le Portugal se trouve dans une situation particulière. Son territoire continental est pratiquement fixé et la paix avec la Castille ouvre de nouvelles perspectives à la jeune dynastie d’Aviz. Mais pourquoi aller attaquer une ville musulmane située de l’autre côté du détroit de Gibraltar ?
Il n’existe pas une réponse unique. Les historiens discutent encore du poids respectif des différentes motivations. Des considérations politiques, économiques, sociales, stratégiques et religieuses se superposent.
Ceuta occupe d’abord une position exceptionnelle, à l’entrée du détroit de Gibraltar, entre Méditerranée et Atlantique. La ville participe également aux circuits commerciaux reliant le Maghreb aux routes africaines. Pour la Couronne portugaise, disposer d’une position sur la rive africaine présente donc un intérêt évident.
Mais le contexte religieux du début du XVe siècle est tout aussi important. L’idée de poursuivre la guerre contre les puissances musulmanes au-delà de la péninsule Ibérique s’inscrit encore dans une logique de croisade. À cela s’ajoutent les intérêts de la noblesse portugaise : après les guerres contre la Castille, une expédition militaire permet de trouver un nouveau terrain où obtenir prestige, terres et récompenses royales.
L’opération est préparée pendant plusieurs années dans le plus grand secret. Des émissaires passent par Ceuta afin d’en étudier les défenses, tandis que la Couronne rassemble navires, hommes, argent et approvisionnements. Même la destination de l’expédition reste longtemps dissimulée.
21 août 1415 : Ceuta tombe en quelques heures

D. João I prend lui-même la tête de l’expédition, accompagné notamment de ses fils Duarte, Pedro et Henrique. La flotte quitte Lisbonne le 25 juillet 1415. À Lagos, quelques jours plus tard, l’objectif est finalement révélé aux participants.
Les chroniques anciennes ont transmis des chiffres impressionnants concernant la taille de l’armada, parfois jusqu’à plusieurs centaines de navires et des dizaines de milliers d’hommes. Ils doivent cependant être considérés avec prudence. Les historiens ne connaissent pas les effectifs exacts et les estimations contemporaines retiennent plutôt quelques dizaines de navires et plusieurs milliers de combattants.
Après une traversée perturbée notamment par les conditions météorologiques, les Portugais débarquent le 21 août. L’assaut est rapide. Les forces commandées sur le terrain notamment par D. Duarte et D. Henrique parviennent à pénétrer dans la ville et, après plusieurs heures de combats dans les rues, Ceuta passe sous contrôle portugais.
La prise de la ville est suivie d’un acte hautement symbolique : la principale mosquée est transformée en église. D. João I décide également de conserver Ceuta et d’y maintenir une importante garnison. Le Portugal possède désormais son premier territoire durablement occupé sur la côte africaine.
Mais la victoire militaire cache rapidement une réalité beaucoup moins glorieuse. Ceuta coûte cher à défendre et à approvisionner. Entourée d’un territoire hostile, elle dépend largement du Portugal pour sa subsistance. Dès les décennies suivantes, certains conseillers de la Couronne considèrent la place comme un véritable gouffre en hommes et en argent.
Quel rôle Porto a-t-elle joué dans la conquête de Ceuta ?

Le lien avec Porto ne se résume pas à l’azulejo que l’on peut aujourd’hui contempler à São Bento.
D. Henrique est né à Porto le 4 mars 1394. Il participe activement aux préparatifs de l’expédition et se voit notamment confier le recrutement d’hommes dans le nord-est du royaume. Une partie des contingents placés sous sa responsabilité part alors de Porto avant de rejoindre le reste de l’expédition.
À Ceuta, le jeune prince participe directement à l’assaut. La postérité en fera l’une des figures centrales de l’expédition, même si les recherches historiques invitent à relativiser le rôle héroïque que lui attribua notamment le chroniqueur Gomes Eanes de Zurara. D. Duarte et d’autres grands personnages de la Couronne jouent eux aussi un rôle déterminant dans les combats.
Henri deviendra surtout célèbre pour ce qui suivra. Sous son impulsion, des navigateurs portugais vont progressivement explorer la côte occidentale de l’Afrique. En 1434, Gil Eanes franchira le cap Bojador, longtemps considéré par les Européens comme une limite particulièrement difficile à dépasser.
C’est pourquoi Ceuta occupe une place si importante dans le récit national portugais. La conquête de 1415 est traditionnellement présentée comme le début de l’expansion outre-mer, la phase initiale de l’ère des grandes découvertes, même si ces formules simplifient une évolution historique beaucoup plus progressive. Elle ouvre en tout cas une nouvelle période durant laquelle la monarchie portugaise organise directement des entreprises militaires et maritimes au-delà de la péninsule Ibérique.
Comment une ville portugaise est-elle finalement devenue espagnole ?
Ceuta restera sous domination portugaise pendant plus de 2 siècles. Entre-temps, le Portugal poursuit son expansion au Maroc et surtout dans l’Atlantique, en Afrique, en Asie puis au Brésil. Ceuta, qui avait semblé ouvrir un nouveau monde de possibilités en 1415, devient progressivement une pièce parmi beaucoup d’autres d’un empire désormais immense.
Un événement va cependant bouleverser son destin. En 1578, le jeune roi D. Sebastião disparaît lors du désastre d’Alcácer-Quibir, au Maroc. La crise dynastique qui suit aboutit en 1580 à l’union des couronnes portugaise et espagnole sous Philippe II d’Espagne.
Lorsque le Portugal retrouve son indépendance en 1640, Ceuta fait un choix singulier : contrairement à la plupart des territoires portugais, la ville ne rejoint pas le royaume restauré et reste fidèle à la monarchie hispanique. Cette situation est finalement entérinée en 1668, lorsque le Portugal reconnaît la souveraineté espagnole sur Ceuta.
C’est ainsi qu’une conquête portugaise du début du XVe siècle a donné naissance, après un étonnant détour historique, à l’une des deux villes espagnoles situées aujourd’hui sur la côte nord-africaine.
Plus de six siècles après l’expédition de D. João I, Ceuta reste donc intimement liée à l’histoire du Portugal. Et l’un des meilleurs endroits pour s’en souvenir se trouve à près de 800 kilomètres de là : dans le hall de la gare de São Bento, où les azulejos continuent de raconter aux voyageurs l’expédition de 1415.







