TAP : pourquoi Air France-KLM a perdu face à Lufthansa ?

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Air France-KLM voulait faire de Lisbonne l’un des piliers de son réseau international. Malgré une offre stratégique ambitieuse et le soutien affiché d’Emmanuel Macron, le groupe franco-néerlandais a perdu la bataille pour entrer au capital de TAP Air Portugal. Le gouvernement portugais a préféré Lufthansa, dont la proposition était financièrement supérieure et surtout jugée moins incertaine. Derrière cet échec se dessinent deux stratégies différentes pour conquérir l’une des dernières grandes compagnies aériennes européennes encore indépendantes.

Le 14 octobre 2026, Lisbonne a tranché en faveur du groupe allemand, au terme de plusieurs mois de compétition. Si Lufthansa a remporté la privatisation partielle de TAP, une question demeure : pourquoi Air France-KLM n’a-t-il pas réussi à convaincre les autorités portugaises, alors que son projet industriel répondait lui aussi aux principales exigences du gouvernement ?

La réponse tient d’abord à un écart financier de 163 millions d’euros, mais également à la structure des offres. Contrairement à ce que pourrait laisser penser le résultat, le Portugal n’a pas considéré le projet français comme insuffisant sur le plan stratégique.

Une offre française moins élevée, mais surtout plus incertaine

L’écart entre les deux candidats apparaît clairement dans les documents présentés par le gouvernement portugais. Pour la première étape de la privatisation, portant sur une participation pouvant atteindre 49,9 % du capital de TAP, Lufthansa a proposé 1,201 milliard d’euros, contre 1,038 milliard pour Air France-KLM.

Selon les détails publiés par le média économique portugais ECO 1, la différence ne tient pas uniquement au montant global. Le groupe français avait intégré à son offre un paiement supplémentaire de 100 millions d’euros, conditionné à l’atteinte de certains objectifs futurs par TAP. Ce mécanisme, appelé earn-out, aurait permis au vendeur de recevoir davantage si les performances convenues étaient réalisées.

Le gouvernement portugais a toutefois privilégié la proposition allemande, dont le montant était plus assuré. Même en intégrant ce versement conditionnel, l’offre d’Air France-KLM restait inférieure de 63 millions d’euros à celle de Lufthansa.

Cette distinction est essentielle. Le Portugal n’a pas seulement choisi l’offre la plus élevée, mais celle dont les recettes étaient jugées les plus certaines. Après avoir injecté plus de 3,2 milliards d’euros de fonds publics dans le sauvetage et la restructuration de TAP, le gouvernement de Luís Montenegro voulait maximiser la valeur récupérée tout en limitant les risques financiers.

Le projet industriel d’Air France-KLM n’a pas été rejeté

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Le groupe dirigé par Benjamin Smith avait pourtant présenté une proposition particulièrement ambitieuse. Son objectif était de faire de Lisbonne une grande plateforme de correspondances vers l’Amérique du Sud, tout en développant les activités de TAP à Porto et dans d’autres villes portugaises.

Air France-KLM entendait notamment s’appuyer sur ses réseaux internationaux, ses partenaires transatlantiques et ses activités dans le transport de passagers, le fret et la maintenance aéronautique. Lisbonne devait jouer un rôle spécifique dans son organisation européenne, aux côtés de Paris-Charles-de-Gaulle et d’Amsterdam-Schiphol.

Ces arguments n’ont pas été ignorés par Lisbonne. Dans son communiqué officiel du 14 octobre 2, le gouvernement reconnaît que les deux propositions s’étaient considérablement améliorées au fil des négociations. Il souligne même leur rapprochement sur les aspects techniques et contractuels.

Les deux candidats s’engageaient notamment à préserver la marque TAP, son siège au Portugal, le rôle de l’aéroport de Lisbonne et les liaisons essentielles avec les archipels des Açores et de Madère.

Air France-KLM n’a donc pas perdu parce que son projet était jugé incompatible avec les intérêts portugais. Lorsque les garanties industrielles et stratégiques sont devenues comparables, la différence financière a pris une importance décisive.

Une bataille soutenue par Emmanuel Macron, sans résultat

La candidature d’Air France-KLM bénéficiait pourtant d’un soutien politique de premier plan. Lors de sa visite d’État au Portugal, en février 2025, Emmanuel Macron avait publiquement défendu un rapprochement entre les deux compagnies aériennes.

Devant les milieux économiques réunis à Porto, le président français avait évoqué son souhait de voir Air France et TAP trouver une « forme innovante de mariage ». Benjamin Smith accompagnait alors la délégation française, témoignant de l’importance accordée à cette opération.

L’appui français s’inscrivait dans une compétition où les relations diplomatiques pouvaient accompagner les offres industrielles. Mais il ne suffisait pas à déterminer le choix du gouvernement portugais, qui devait aussi défendre les intérêts financiers de l’État.

Du côté allemand, Lufthansa bénéficiait également d’une relation économique déjà concrétisée par plusieurs projets au Portugal. Le groupe avait notamment annoncé un investissement industriel à Santa Maria da Feira, dans le secteur de la maintenance aéronautique. Ce projet, antérieur au résultat de la privatisation, constituait un signe tangible de son engagement dans le pays.

Le quotidien Les Échos 3 évoque également, sur la base de sources proches des négociations, le possible effet défavorable de l’incertitude politique française. Cette hypothèse n’est toutefois pas confirmée comme un critère de sélection par le gouvernement portugais. Les motifs officiellement avancés restent la supériorité financière de l’offre allemande et son moindre degré d’incertitude.

Lufthansa avait-elle davantage besoin de TAP qu’Air France-KLM ?

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Au-delà du prix, les deux groupes ne poursuivaient pas exactement les mêmes objectifs.

Pour Air France-KLM, TAP représentait une occasion de renforcer son réseau vers le Brésil et l’Amérique latine, en ajoutant Lisbonne à ses grandes plateformes internationales. L’opération aurait aussi permis au groupe de développer sa présence dans la péninsule Ibérique, où Madrid occupe déjà une place majeure au sein du réseau d’Iberia.

Lufthansa, de son côté, voyait dans TAP une possibilité de compléter son implantation européenne et de renforcer considérablement son accès aux marchés lusophones. Le groupe allemand possède déjà plusieurs compagnies, dont SWISS, Austrian Airlines et ITA Airways, mais le réseau historique de TAP vers le Brésil lui apporterait une complémentarité géographique importante.

Selon les informations rapportées par Les Échos, certaines sources proches d’Air France-KLM estiment que cette acquisition était plus stratégique encore pour Lufthansa, ce qui expliquerait sa volonté de proposer davantage. Il s’agit d’une interprétation des motivations allemandes, et non d’un fait démontré par le résultat du concours.

La différence de solidité financière peut également aider à comprendre les arbitrages. Dans une analyse publiée avant la décision, ECO comparait la situation des deux groupes 4. Lufthansa présentait un endettement net ajusté légèrement inférieur à celui d’Air France-KLM, mais leurs niveaux de liquidités restaient comparables, autour de 10 milliards d’euros chacun.

Il serait donc excessif d’affirmer qu’Air France-KLM n’avait pas les moyens d’acheter TAP. Le groupe disposait de ressources importantes, mais il n’était manifestement pas prêt à proposer les mêmes conditions financières que son concurrent allemand.

Une défaite stratégique pour Air France-KLM, mais pas un retrait du marché européen

Après l’annonce du choix portugais, Benjamin Smith a reconnu sa déception dans un message publié sur LinkedIn. Le dirigeant a défendu le sérieux du travail réalisé par ses équipes et la qualité de la proposition soumise aux autorités portugaises.

Il a également adressé ses vœux de réussite aux salariés de TAP, qu’il aurait souhaité accueillir au sein de son groupe, avant d’évoquer leur avenir comme concurrents amicaux.

Cet échec ne remet pas nécessairement en cause la stratégie de consolidation européenne d’Air France-KLM. Le groupe entend poursuivre son développement, notamment à travers le renforcement de ses liens avec la compagnie scandinave SAS, sous réserve des autorisations nécessaires.

Pour TAP, la décision portugaise ne marque pas encore la conclusion juridique du rapprochement avec Lufthansa. Le groupe allemand a remporté la procédure de sélection, mais l’acquisition reste soumise aux étapes contractuelles et réglementaires prévues. La décision figure dans la résolution du Conseil des ministres publiée au Diário da República le 16 octobre 2026.

Au terme de cette compétition, l’explication de la défaite française apparaît donc plus précise qu’une simple victoire allemande aux enchères. Air France-KLM avait construit un projet industriel crédible, soutenu au plus haut niveau politique français. Mais lorsque les propositions stratégiques sont devenues largement comparables, Lisbonne a privilégié les 163 millions d’euros supplémentaires et la sécurité financière de l’offre Lufthansa.

C’est sur ce terrain, davantage que sur la pertinence de son projet pour TAP, que le groupe franco-néerlandais a finalement perdu la bataille.

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