Chaque été, les incendies ravagent des milliers d’hectares au Portugal et relancent le même débat : faut-il davantage de moyens pour combattre les flammes ? Si le pays a considérablement renforcé ses capacités d’intervention depuis les dramatiques feux de 2017, de nombreux spécialistes estiment que la véritable bataille se joue bien avant l’apparition des premiers foyers. Pour l’ingénieur forestier Júlio Catarino, l’une des principales causes de la vulnérabilité actuelle des paysages réside dans une transformation silencieuse des campagnes portugaises, où l’abandon progressif des activités rurales traditionnelles a profondément modifié l’équilibre entre l’homme et la forêt.
Des paysages autrefois façonnés pour limiter naturellement les incendies
Pendant des siècles, les campagnes portugaises n’ont jamais été de vastes étendues forestières continues. Elles formaient au contraire une mosaïque complexe où alternaient cultures, pâturages, bois, vergers, terres cultivées et espaces ouverts. Dans de nombreuses régions du sud, le montado 1, ce système agro-sylvo-pastoral associant chênes-lièges ou chênes verts, pâturages et élevage extensif, illustre parfaitement cette cohabitation entre activités humaines et milieu naturel. Cette diversité n’était pas pensée pour lutter contre les incendies, mais elle créait naturellement des ruptures dans la végétation qui ralentissaient la propagation du feu.
Le pâturage jouait notamment un rôle essentiel. Les troupeaux entretenaient les sous-bois en consommant une partie de la végétation basse, limitant ainsi l’accumulation de combustible. La récolte régulière du bois de chauffage contribuait également à éclaircir les parcelles, tandis que les petites exploitations agricoles entretenaient des espaces cultivés qui interrompaient la continuité des massifs forestiers.
Ces pratiques ne faisaient évidemment pas disparaître les incendies, mais elles rendaient les grands feux beaucoup plus difficiles à développer. Les paysages étaient moins homogènes, plus fragmentés et davantage entretenus par une présence humaine quotidienne.
L’exode rural a profondément changé le visage de la forêt portugaise
À partir de la seconde moitié du XXe siècle, l’exode rural a progressivement vidé une grande partie de l’intérieur du Portugal. Les jeunes générations ont quitté les villages pour les villes ou l’étranger, les exploitations agricoles ont été abandonnées et de nombreuses terres ont cessé d’être entretenues.
Cette évolution a profondément transformé les paysages. Les espaces agricoles se sont refermés, les broussailles ont colonisé les terrains abandonnés et la végétation est devenue beaucoup plus continue. Autrement dit, les incendies disposent aujourd’hui d’un immense réservoir de combustible qui favorise leur intensité et leur vitesse de propagation.
À cette évolution s’ajoutent d’autres facteurs écologiques bien connus, comme l’augmentation des températures, les sécheresses plus fréquentes, certaines plantations forestières peu diversifiées ou encore la fragmentation de la propriété privée, qui complique considérablement la gestion coordonnée des terrains.
La prévention reste le principal défi du Portugal

Depuis plusieurs années, le Portugal a considérablement renforcé ses moyens de lutte contre les incendies. Les capacités aériennes, les effectifs des pompiers, les systèmes de surveillance ou encore la coordination des secours ont connu d’importants progrès, en particulier après les incendies meurtriers de 2017.
Mais transformer durablement les paysages demande un travail beaucoup plus long. Restaurer des mosaïques agricoles, entretenir les espaces forestiers ou développer des zones tampons nécessite des investissements continus ainsi qu’une coordination entre des milliers de propriétaires. Les résultats de cette prévention structurelle ne sont visibles qu’après de nombreuses années, ce qui explique en partie pourquoi les politiques publiques privilégient encore souvent les moyens de lutte immédiats.
Le Portugal semble avoir beaucoup progressé dans sa capacité à combattre les incendies, mais il reste confronté à un défi plus complexe : réduire les conditions qui permettent aux grands feux de devenir incontrôlables.
La forêt ne pourra être plus résiliente que si elle redevient économiquement vivante
La question dépasse largement l’écologie. Une forêt bien entretenue suppose des propriétaires capables d’investir dans sa gestion et d’en tirer des revenus suffisants. Or, dans de nombreuses régions de l’intérieur, la faible rentabilité des parcelles, les coûts d’entretien et le morcellement foncier conduisent au contraire à leur abandon.
Pour retrouver une gestion active des territoires, plusieurs activités peuvent contribuer à recréer une économie rurale durable : la production de liège, le bois de qualité, les produits forestiers non ligneux, le pastoralisme, l’agroforesterie, le tourisme de nature ou encore la valorisation des services environnementaux rendus par les forêts.
Les formes de gestion collective et certains dispositifs d’aide publique constituent également des pistes pour accompagner les petits propriétaires, souvent incapables d’assumer seuls les investissements nécessaires.
Préparer une forêt adaptée au climat de demain
Les changements climatiques rendent cette transformation encore plus urgente. Les projections annoncent des étés plus longs, des épisodes de sécheresse plus fréquents et des incendies potentiellement plus violents. Dans ce contexte, la forêt méditerranéenne devra évoluer vers des paysages plus diversifiés, capables de mieux résister aux nouvelles conditions climatiques.
Cette adaptation demande cependant du temps. Les décisions prises aujourd’hui en matière de plantations, de diversification des essences ou de gestion forestière produiront leurs effets pendant plusieurs décennies. Pour les spécialistes, le principal enjeu consiste désormais à accélérer cette transition avant que le climat n’évolue plus vite que la capacité des territoires à s’y adapter.
De nombreux territoires ruraux illustrent parfaitement cette réalité. Plus encore que le choix des essences forestières, c’est la capacité à maintenir une activité humaine durable qui déterminera l’avenir de la forêt portugaise. Car une forêt vivante est d’abord une forêt qui continue d’être habitée, entretenue et valorisée par celles et ceux qui vivent à son contact.
- Le montado ne représente toutefois qu’une partie des paysages ruraux portugais. Dans le Nord et le Centre, d’autres formes d’agriculture familiale, de pastoralisme et de polyculture jouaient un rôle comparable en maintenant une mosaïque de milieux ouverts et boisés. ↩︎
Lire aussi :







