Près d’un demi-siècle après la fin de l’empire, le Portugal peine encore à affronter l’héritage de son histoire coloniale. L’indépendance des anciennes colonies africaines, proclamée entre 1974 et 1975, a officiellement clos un cycle de domination séculaire, mais n’a pas effacé les hiérarchies symboliques, les inégalités et les représentations raciales ancrées dans la société. Les débats récents, souvent déclenchés par des faits divers tragiques ou des polémiques politiques, rappellent combien ce passé continue de peser sur le présent, dans les mentalités comme dans les rapports sociaux.
Un empire qui s’estompe difficilement
À l’inverse d’autres puissances coloniales européennes, le Portugal a longtemps cultivé l’image flatteuse d’une colonisation « plus humaine », nourrie par le mythe d’un peuple métis et ouvert. Cette représentation, largement relayée par la propagande de l’Estado Novo, a perduré après la Révolution des Œillets. Elle a masqué la réalité d’un système impérial fondé sur l’exploitation économique, la ségrégation raciale et la répression politique, que ce soit en Angola, au Mozambique, en Guinée-Bissau, à São Tomé ou à Goa. Les décennies de guerre coloniale (1961-1974) ont laissé des blessures profondes : dans les pays devenus indépendants, mais aussi au sein de la société portugaise, marquée par la mémoire d’une défaite militaire et morale rarement assumée.
Les retours massifs de centaines de milliers de retornados (rapatriés blancs des colonies) ont ajouté à la complexité de cette transition. Souvent accueillis avec suspicion par les Portugais restés au pays, ces familles se sont retrouvées porteuses d’un récit ambigu : celui d’un déracinement douloureux, mais aussi d’une appartenance à un ordre inégalitaire dont elles avaient bénéficié. Ce double statut nourrit encore aujourd’hui un malaise, rarement abordé frontalement dans l’espace public.
La persistance des inégalités et du racisme

Les tensions héritées du colonialisme ne se résument pas à des débats mémoriels : elles se prolongent dans les conditions de vie et les discriminations subies par les descendants d’africains au Portugal. L’assassinat en 2020 du comédien Bruno Candé, originaire de Guinée-Bissau, par un ancien combattant de la guerre coloniale, a agi comme un révélateur brutal. Derrière le choc médiatique, nombre d’associations ont souligné que ce drame reflétait un racisme ordinaire profondément enraciné, dans le langage, les pratiques policières, l’accès au logement ou à l’emploi.
Si le Portugal compte aujourd’hui plusieurs figures influentes issues de la diversité, qu’il s’agisse de personnalités politiques, culturelles ou économiques, leur visibilité ne garantit pas pour autant la disparition des préjugés. Les insultes raciales continuent de largement circuler sur les réseaux sociaux comme dans les conversations quotidiennes, y compris parmi les jeunes générations. Les avancées législatives et la reconnaissance officielle de certaines injustices passées peinent encore à effacer ces fractures profondes.
Des biais persistants, souvent invisibles
Les chercheurs confirment que le problème dépasse les seuls actes visibles de discrimination. Pour Jorge Vala, chercheur émérite à l’Institut des sciences sociales de l’Université de Lisbonne, le Portugal figure parmi « les champions de la négation du racisme », nourri par le mythe persistant d’une colonisation exemplaire. Cette illusion a des conséquences tangibles : « Il est difficile d’imaginer des comportements qui ne soient pas enracinés dans des croyances, des attitudes ou des émotions, et inversement, des croyances qui ne se traduisent pas en comportements ».
Les données officielles de discrimination ne reflètent qu’imparfaitement la réalité, en partie parce que les victimes minimisent souvent ce qu’elles subissent ou voient leurs plaintes classées sans suite. Alexander Coutts, professeur à la Nova School of Business and Economics de Lisbonne, a mesuré un biais implicite élevé : plus de 70 % des participants portugais à un Implicit Association Test (test d’association implicite) ont montré un biais pro-blanc, plaçant le pays au 26ᵉ rang mondial. Ce type de préjugé, souvent inconscient, rend d’autant plus difficile la reconnaissance du problème, dans un contexte où le racisme reste un sujet largement tabou.
Une mémoire contestée

La bataille mémorielle autour du passé colonial s’exprime dans les manuels scolaires, les musées et l’espace public. Les récits historico-nationalistes, tout comme les statues de navigateurs des « Grandes découvertes », érigés sous Salazar, sont encore présentés comme des symboles de fierté nationale, alors qu’ils incarnent aussi l’expansion esclavagiste et la domination impériale. Les initiatives visant à contextualiser ou à repenser notamment les statues et monuments suscitent régulièrement des controverses, accusées tantôt de réécrire l’histoire, tantôt de perpétuer l’amnésie.
Dans les musées, l’enjeu dépasse la simple présentation d’objets coloniaux : il s’agit de savoir si le Portugal est prêt à restituer certaines pièces aux pays d’origine, et à intégrer dans ses récits officiels la violence économique et culturelle de la colonisation. Les résistances sont fortes, portées par un nationalisme qui se nourrit d’un sentiment d’injustice face aux critiques internationales.
Vers une reconnaissance plus lucide ?
Ces dernières années, le débat a gagné en visibilité, porté par des historiens, des artistes et des collectifs militants. Les œuvres de fiction, les documentaires et les recherches universitaires multiplient les approches pour briser le silence. Mais les discussions se heurtent souvent à une polarisation politique accrue : une partie de la droite et de l’extrême droite dénonce un « dénigrement » de la nation, tandis que d’autres estiment que le pays n’a pas encore entrepris un vrai travail de mémoire.
Pour avancer, il faudrait reconnaître que le colonialisme portugais n’a pas seulement laissé des traces dans les archives et les récits officiels, mais qu’il continue de structurer les rapports de pouvoir, les représentations de l’Autre et les inégalités socio-économiques. Le défi est d’articuler mémoire et justice, afin que l’examen du passé serve à transformer le présent, plutôt qu’à en répéter les impensés.







