L’histoire des découvertes portugaises est souvent racontée à travers les exploits de Vasco de Gama, de Bartolomeu Dias ou de Pedro Álvares Cabral. Pourtant, plusieurs années avant que les caravelles portugaises n’atteignent l’Inde par voie maritime, un homme avait déjà parcouru les routes commerciales de l’Orient pour recueillir les informations qui allaient rendre ce voyage possible.
Son nom était Pêro da Covilhã. Envoyé en mission secrète par le roi Jean II à la fin du XVe siècle, il traversa la Méditerranée, l’Égypte, la péninsule Arabique, l’Inde et l’Afrique orientale sous couvert d’activités commerciales. Son existence ressemble davantage à un roman d’espionnage qu’à une page d’histoire traditionnelle.
Sa mission allait contribuer à transformer le destin du Portugal. Pourtant, contrairement aux grands navigateurs devenus célèbres, il ne revint jamais dans son pays natal.
Une mission secrète aux confins du monde connu
En 1487, le roi Jean II nourrit une ambition claire : trouver une route permettant d’accéder directement aux richesses de l’Orient. Les épices venues d’Inde représentent alors un commerce extrêmement lucratif, mais les Portugais ne connaissent toujours pas le chemin maritime permettant de les atteindre.
Pour obtenir les renseignements nécessaires, le souverain choisit une méthode discrète. Deux hommes sont envoyés vers l’Est sous l’apparence de marchands. L’un d’eux est Pêro da Covilhã, originaire de la région de la Beira. Avec son compagnon Afonso Paiva, il reçoit une formation minutieuse afin de pouvoir voyager sans éveiller les soupçons.
Leur mission est double : comprendre les routes commerciales qui conduisent aux épices et retrouver le légendaire royaume du Prêtre Jean, un souverain chrétien que l’Europe médiévale croit installé quelque part en Afrique ou en Orient.
Le premier Portugais à comprendre la route des Indes

Après avoir traversé la péninsule Ibérique, l’Italie, la Méditerranée orientale et l’Égypte, les deux hommes atteignent la mer Rouge puis la péninsule Arabique. À Aden, ils se séparent afin de poursuivre leurs objectifs respectifs.
Pêro da Covilhã poursuit seul son voyage vers l’Inde. Lorsqu’il arrive à Calicut en 1488, il découvre le véritable cœur du commerce mondial des épices. Cannelle, poivre, noix de muscade et autres produits précieux transitent par ce grand centre commercial de l’océan Indien.
Au cours de ses déplacements, il recueille une information capitale. Il comprend que les navires venant de l’Atlantique peuvent atteindre l’Inde après avoir contourné l’extrémité sud de l’Afrique. Cette observation fournit aux Portugais la pièce manquante de leur stratégie maritime. Quelques années plus tard, Vasco de Gama empruntera précisément cette voie pour rejoindre l’Inde.
Si son nom est aujourd’hui moins connu, Pêro da Covilhã fait partie des hommes qui ont permis de transformer une hypothèse géographique en itinéraire réel.
Le rapport qui n’est peut-être jamais arrivé à Lisbonne
En 1491, comme convenu, il revient au Caire pour retrouver Afonso Paiva. Mais son compagnon est mort de la peste en Éthiopie. Pêro da Covilhã apprend alors qu’il est désormais seul à porter la responsabilité de la mission.
Il rédige un rapport destiné au roi du Portugal afin de transmettre toutes les informations accumulées au cours de ses voyages. Pourtant, de nombreux historiens pensent aujourd’hui que ce document n’est jamais arrivé jusqu’à Lisbonne ou qu’il n’y est parvenu que partiellement.
Cette hypothèse intrigue encore les spécialistes. Les premières expéditions portugaises vers l’Inde semblent avoir ignoré certains renseignements essentiels que Pêro da Covilhã avait pourtant pu observer directement, notamment sur les vents de mousson qui régissent la navigation dans l’océan Indien.
Une vie nouvelle en Éthiopie

Plutôt que de rentrer au Portugal, il décide de poursuivre la mission inachevée de son compagnon et se rend en Éthiopie. Sur place, il découvre une réalité très différente des légendes européennes entourant le mystérieux Prêtre Jean.
Le royaume chrétien existe bel et bien, mais il ne correspond en rien au puissant empire imaginé par les chroniqueurs occidentaux. Pêro da Covilhã s’y installe néanmoins progressivement et gagne la confiance des autorités locales.
Avec les années, il devient conseiller de la cour éthiopienne. Il obtient des terres, fonde une famille et occupe diverses responsabilités administratives. À plusieurs reprises, il demande l’autorisation de retourner au Portugal, mais celle-ci lui est refusée.
L’homme qui avait parcouru des milliers de kilomètres pour servir la Couronne portugaise se retrouve ainsi définitivement éloigné de sa patrie.
Le destin oublié d’un acteur majeur des découvertes portugaises
Lorsque le prêtre Francisco Álvares le rencontre en 1521, Pêro da Covilhã est déjà un vieil homme. Il lui transmet alors le récit de ses voyages, permettant à son histoire de traverser les siècles.
Aujourd’hui encore, les historiens considèrent qu’il fut l’un des meilleurs agents de renseignement de son époque. Sans armée, sans flotte et sans soutien permanent, il traversa certains des territoires les plus complexes du monde connu pour collecter des informations stratégiques d’une valeur inestimable.
Son destin demeure l’un des plus étonnants de l’histoire portugaise. Il contribua à ouvrir la route des Indes, participa indirectement à l’une des plus grandes aventures maritimes de l’humanité et passa pourtant le reste de sa vie à plusieurs milliers de kilomètres de son pays, sans jamais revoir les paysages du Portugal qu’il avait quittés pour accomplir sa mission.







