Au large de l’Algarve, près de l’actuel parc naturel de la Ria Formosa, une île figurait autrefois sur les cartes marines, les documents administratifs et les récits des voyageurs. Son nom était simple : Ilha dos Cães, l’île des Chiens. Pendant plusieurs siècles, elle semblait faire partie intégrante du paysage côtier portugais. Puis elle a disparu.
Non pas à la suite d’un cataclysme clairement documenté, ni d’une guerre ou d’une éruption volcanique. Elle a simplement cessé d’apparaître sur les cartes à partir du XIXe siècle. Aujourd’hui encore, personne ne sait avec certitude où elle se trouvait exactement. Était-elle située à l’emplacement de l’actuelle île de Culatra ? Correspondait-elle à une ancienne version de l’île de Santa Maria ou de l’île d’Armona ? Ou bien a-t-elle été absorbée par les transformations incessantes de ce littoral mouvant ?
Dans une région où la terre et la mer redessinent continuellement les frontières du paysage, l’Ilha dos Cães demeure l’un des mystères géographiques les plus fascinants du Portugal.
Une île présente pendant des siècles sur les cartes du Portugal

Les anciennes cartes de l’Algarve mentionnent régulièrement l’Ilha dos Cães à proximité du Cabo de Santa Maria, à l’extrémité orientale de la Ria Formosa. Les cartographes de différentes époques la représentent avec suffisamment de constance pour confirmer qu’il ne s’agissait pas d’une simple erreur de relevé.
Pourtant, au fil du temps, sa trace s’estompe. Les cartes les plus récentes cessent progressivement de la mentionner. Aucun document ne rapporte officiellement sa disparition. Aucun texte ne décrit un événement précis ayant provoqué sa destruction. Le phénomène est d’autant plus intrigant que l’île semble avoir existé suffisamment longtemps pour accueillir des activités humaines.
Cette disparition silencieuse illustre parfaitement la difficulté de comprendre l’histoire du littoral algarvien. Contrairement aux falaises calcaires de l’ouest de l’Algarve, les îles barrières de la Ria Formosa sont des structures fragiles, composées essentiellement de sable et de sédiments constamment remodelés par les courants, les marées et le vent.
Un littoral qui ne cesse de se transformer

Pour comprendre le destin de l’Ilha dos Cães, il faut observer la nature même de la Ria Formosa. Cet ensemble lagunaire, aujourd’hui considéré comme l’un des espaces naturels les plus remarquables du Portugal, n’est pas figé. Il évolue en permanence.
Les îles barrières qui protègent la lagune se déplacent lentement d’ouest en est sous l’effet des courants marins dominants. Certaines gagnent du terrain, d’autres en perdent. Des chenaux s’ouvrent puis se referment. Des plages apparaissent tandis que d’autres sont emportées par les tempêtes hivernales.
À l’échelle d’une vie humaine, ces changements peuvent sembler modestes. À l’échelle de plusieurs siècles, ils deviennent spectaculaires. Des fortifications côtières ont disparu sous le sable. Des zones autrefois émergées se trouvent aujourd’hui sous les eaux. Dans un tel environnement, une île entière peut progressivement changer de forme, fusionner avec une autre ou être absorbée par la dynamique naturelle du littoral.
Cette réalité rend extrêmement difficile toute tentative de localisation précise de l’ancienne Ilha dos Cães.
Le séisme de 1755, un possible tournant

Le 1er novembre 1755, un violent tremblement de terre frappe le Portugal. L’événement est surtout connu pour la destruction d’une grande partie de Lisbonne, mais ses conséquences touchent également le sud du pays.
Le tsunami qui suit atteint les côtes de l’Algarve avec une puissance considérable. Les ports sont endommagés, les villages côtiers subissent d’importantes destructions et la géographie du littoral est profondément affectée.
Pour les chercheurs, ce bouleversement pourrait avoir joué un rôle dans l’évolution de l’Ilha dos Cães. Dans une zone déjà instable par nature, l’arrivée de vagues géantes a pu accélérer des transformations géographiques qui se poursuivaient depuis des siècles.
Aucune preuve définitive ne permet toutefois d’affirmer que le séisme a directement provoqué la disparition de l’île. Il s’agit simplement de l’une des hypothèses les plus plausibles.
Une île de quarantaine aux portes de l’Algarve

Les premières références documentées à l’activité humaine sur l’île remontent au XVIe siècle. L’image romantique d’un paradis isolé est alors très éloignée de la réalité.
L’Ilha dos Cães est également connue sous le nom d’« île des Lépreux ». Elle sert de lieu d’isolement pour les voyageurs et les marins susceptibles d’introduire des maladies contagieuses sur le territoire portugais. Les navires arrivant notamment d’Afrique du Nord peuvent y être retenus avant d’obtenir l’autorisation de rejoindre le continent.
Dans une époque marquée par la peur des épidémies, cet isolement constitue un outil essentiel de protection sanitaire. Mais la vie sur l’île reste difficile. Les ressources sont limitées, les conditions naturelles souvent rudes et la côte est régulièrement fréquentée par des corsaires et des pirates.
Des pêcheurs, des chiens d’eau et des villages qui existent encore

Avec le temps, la fonction sanitaire de l’île s’efface progressivement. Au XIXe siècle, les pêcheurs commencent à s’y installer de manière saisonnière avant d’y construire des habitations permanentes.
Ces premiers noyaux de peuplement sont à l’origine des communautés qui occupent encore aujourd’hui certaines îles de la Ria Formosa. Le village de Culatra, notamment, perpétue cette tradition maritime profondément enracinée dans l’histoire locale.
Quant au nom de l’île, son origine demeure incertaine. L’explication la plus souvent avancée renvoie aux célèbres chiens d’eau portugais. Pendant des siècles, ces animaux ont accompagné les pêcheurs de l’Algarve. Ils aidaient à guider les poissons vers les filets, surveillaient les embarcations et transportaient parfois des messages entre les bateaux.
Intelligents, robustes et parfaitement adaptés à la vie maritime, ils étaient omniprésents sur cette portion du littoral. Il n’existe aucune preuve définitive reliant ces chiens à l’Ilha dos Cães, mais l’hypothèse demeure séduisante.
Une énigme toujours vivante sous les sables de la Ria Formosa
Aujourd’hui, l’Ilha dos Cães n’existe plus sur les cartes modernes. Pourtant, son souvenir continue de traverser les siècles à travers les archives, les récits historiques et les interrogations des chercheurs.
Le mystère tient précisément à l’absence de réponse définitive. La côte qui l’a vue naître est toujours en mouvement. Les bancs de sable migrent, les chenaux se déplacent et les tempêtes continuent de remodeler le paysage.
Peut-être que l’ancienne île repose désormais sous plusieurs mètres de sable. Peut-être a-t-elle fusionné avec l’une des îles actuelles de la Ria Formosa. Ou peut-être que son véritable emplacement restera à jamais dissimulé dans les transformations incessantes de ce littoral unique.
Dans l’Algarve, certaines énigmes ne se trouvent pas dans des châteaux abandonnés ou dans des légendes médiévales. Elles sont cachées dans le paysage lui-même, là où la mer réécrit lentement la géographie du Portugal depuis des siècles.







