Lorsque l’on évoque l’histoire de l’Algarve, on pense souvent à l’héritage romain, à la présence musulmane ou aux grandes découvertes maritimes. Pourtant, une autre page de son passé est largement méconnue. En 1661, plusieurs milliers de Portugais quittent Tanger, au Maroc, après que la ville soit cédée à l’Angleterre. Beaucoup traversent le détroit de Gibraltar pour s’installer en Algarve, emportant avec eux leurs habitudes, leurs savoir-faire et une culture façonnée par près de deux siècles de vie en Afrique du Nord.
Cette migration, aujourd’hui presque oubliée, aurait contribué à laisser des traces durables dans l’identité de la région. Au fil des générations, les descendants de ces familles se sont fondus dans la population algarvienne, au point que leur histoire s’est peu à peu effacée de la mémoire collective.
Pendant près de 2 siècles, Tanger fut une ville portugaise

Le Portugal s’empare de Tanger en 1471, à une époque où la maîtrise du détroit de Gibraltar constitue un enjeu stratégique majeur. Pendant près de 190 ans, la cité devient l’une des principales places fortes portugaises en Afrique du Nord.
La vie y est cependant loin d’être paisible. Entourée de remparts, la ville vit sous la menace permanente des attaques menées par les tribus arabes et berbères. Les habitants évoluent dans un espace fortement militarisé où les sorties hors des fortifications restent limitées et où l’approvisionnement dépend largement des navires venus du Portugal.
Pour peupler cette enclave, la Couronne met en place une politique de recrutement singulière. Certains nobles acceptent de s’y installer en échange de privilèges et de titres, tandis que des condamnés voient leur peine commuée contre plusieurs années de service à Tanger. Au fil du temps, cette population disparate construit une véritable communauté, dont plusieurs générations naissent sans jamais avoir connu le Portugal continental.
Une migration forcée vers l’Algarve

Tout bascule en 1661, lorsque le Portugal conclut le mariage de Catherine de Bragance avec Charles II d’Angleterre. Parmi les clauses de cette alliance figure la cession de Tanger à la Couronne britannique.
Pour les habitants portugais de la ville, la décision est lourde de conséquences. Ils disposent de peu de temps pour abandonner leurs maisons, leurs biens et une vie parfois construite depuis plusieurs générations.
La destination la plus naturelle est alors l’Algarve, situé de l’autre côté du détroit. Des centaines, probablement plusieurs milliers de personnes, rejoignent ainsi le sud du Portugal. Beaucoup sont qualifiés de « retornados », même si ce terme est trompeur : nombre d’entre eux sont nés à Tanger et n’ont jamais vécu sur le territoire portugais. Ils arrivent dans un pays considéré comme le leur, mais qu’ils découvrent pour la première fois.
Un héritage toujours présent en Algarve
Selon plusieurs historiens, cette migration ne s’est pas limitée au déplacement de populations. Les nouveaux arrivants apportent également des traditions culinaires, des influences architecturales et des pratiques héritées de près de deux siècles passés en Afrique du Nord.
Certains éléments aujourd’hui associés à l’identité de l’Algarve pourraient ainsi trouver leur origine non seulement dans la période de domination musulmane médiévale, mais aussi dans l’installation de ces familles venues de Tanger au XVIIᵉ siècle.
Au fil des décennies, leur intégration est si complète que leur origine finit par disparaître de la mémoire collective. Contrairement aux grands mouvements de population plus récents, cette migration est aujourd’hui largement oubliée, alors même que ses effets demeurent perceptibles dans certains aspects du patrimoine culturel de la région.
L’histoire de ces Portugais de Tanger rappelle ainsi qu’une identité régionale ne se construit pas uniquement au fil des siècles sur un même territoire. Elle est aussi le résultat de migrations, de rencontres et de populations qui, une fois pleinement intégrées, finissent souvent par rendre leur propre histoire invisible.







