L’histoire officielle retient une date : le 22 avril 1500, la flotte de Pedro Álvares Cabral atteint les côtes de l’actuel Brésil. Pourtant, un doute accompagne depuis longtemps le récit des grandes explorations portugaises. Six ans auparavant, lors des négociations du traité de Tordesillas, le roi Jean II avait obtenu que la ligne séparant les futures possessions portugaises et espagnoles soit considérablement déplacée vers l’ouest. Un déplacement particulièrement avantageux puisqu’il allait placer une partie du futur Brésil dans la zone attribuée au Portugal.
Simple intuition stratégique d’un royaume alors à la pointe de la navigation européenne ? Précaution destinée à préserver les routes portugaises dans l’Atlantique ? Ou Lisbonne savait-elle déjà que des terres se trouvaient de l’autre côté de l’océan ? Plusieurs indices historiques alimentent cette dernière hypothèse, notamment les mystérieux voyages du navigateur et cartographe Duarte Pacheco Pereira.
En 1494, une étrange insistance du roi du Portugal

Tout commence après le premier voyage de Christophe Colomb. Pour éviter que les ambitions maritimes de la Castille et du Portugal ne provoquent un conflit, une première ligne de démarcation est envisagée à 100 lieues à l’ouest des îles du Cap-Vert. Jean II refuse cependant cette répartition et engage une négociation avec les souverains espagnols.
Le résultat est spectaculaire. Avec le traité de Tordesillas signé le 7 juin 1494, la ligne est finalement repoussée à 370 lieues à l’ouest du Cap-Vert. Le Portugal obtient donc une zone beaucoup plus importante dans l’Atlantique, alors même que les Européens ne disposent encore que d’une connaissance extrêmement imparfaite de la géographie américaine.
Ce déplacement constitue l’un des éléments les plus intrigants de l’affaire. Quelques années plus tard, la nouvelle ligne permettra au Portugal de revendiquer une partie des terres découvertes sur la côte orientale de l’Amérique du Sud. Le royaume avait-il simplement négocié avec prudence ou Jean II protégeait-il un territoire dont il soupçonnait déjà l’existence ?
Le traité lui-même et les enjeux du partage entre les deux puissances ibériques dépassent largement cette énigme. Nous revenons en détail sur cette division du monde entre les couronnes portugaise et espagnole dans notre dossier consacré au traité de Tordesillas. Ici, c’est surtout ce que Lisbonne pouvait savoir avant 1500 qui nous intéresse.
Une possible expédition secrète vers l’ouest

L’une des pistes les plus fascinantes conduit à Duarte Pacheco Pereira, navigateur, militaire et cartographe portugais. Personnage majeur de l’époque des Grandes Découvertes, il possède une connaissance remarquable de la navigation et participe directement à l’expansion maritime du royaume.
Des documents connus bien après les événements ont alimenté l’hypothèse selon laquelle il aurait effectué une mission de reconnaissance dans l’Atlantique occidental avant l’arrivée officielle de Cabral au Brésil. Certains historiens interprètent notamment ses écrits comme l’indice d’un voyage ayant pu atteindre une partie du continent américain. La question reste cependant débattue : nous ne disposons pas d’une preuve permettant d’affirmer avec certitude que les Portugais avaient reconnu le Brésil avant 1500.
L’hypothèse devient néanmoins particulièrement intéressante lorsqu’elle est rapprochée de la stratégie de Jean II. Une exploration confidentielle aurait pu fournir à la couronne des informations suffisamment précieuses pour justifier son insistance lors des négociations avec la Castille. Il n’aurait pas été nécessaire de disposer d’une cartographie précise du continent ; savoir que des terres existaient vers l’ouest aurait déjà représenté un avantage considérable.
Le mystérieux « Esmeraldo de Situ Orbis »

Duarte Pacheco Pereira est notamment l’auteur de l’Esmeraldo de Situ Orbis, un ouvrage géographique et nautique rédigé au début du XVIe siècle. Il y rassemble des connaissances issues des explorations portugaises et décrit des espaces parcourus par les navigateurs du royaume. Certains passages ont été interprétés comme faisant référence à des terres situées de l’autre côté de l’Atlantique, possiblement explorées avant le voyage de Cabral.
Le document nourrit d’autant plus les interrogations que les connaissances géographiques représentaient alors un enjeu stratégique. Les routes, les vents, les courants et les informations rapportées par les navigateurs pouvaient déterminer la réussite d’une expédition commerciale ou militaire. Les grandes puissances maritimes n’avaient donc aucun intérêt à rendre publiques toutes leurs découvertes.
Cette culture du secret rend aujourd’hui l’enquête particulièrement difficile. L’absence de publication contemporaine d’une découverte ne signifie pas nécessairement qu’elle n’avait pas eu lieu ; inversement, quelques formulations ambiguës dans un document ancien ne suffisent évidemment pas à démontrer qu’une expédition avait atteint le Brésil. Entre ces deux limites se trouve toute l’énigme.
Le Portugal en savait probablement plus qu’il ne le disait

Une chose est beaucoup moins controversée : à la fin du XVe siècle, le Portugal dispose d’une expérience maritime exceptionnelle. Depuis plusieurs décennies, ses navigateurs explorent méthodiquement les côtes africaines et accumulent des connaissances sur l’Atlantique. Navigation astronomique, observation des vents, courants océaniques et cartographie progressent à mesure que les expéditions se succèdent.
Le royaume bénéficie également du travail de mathématiciens, astronomes et cartographes capables d’améliorer les techniques permettant aux navigateurs de se repérer en pleine mer. La détermination précise de la longitude reste encore hors de portée, mais la maîtrise croissante de la latitude et des routes atlantiques donne aux Portugais une longueur d’avance considérable dans la compréhension pratique de l’océan.
Cette avance permet aussi une explication moins spectaculaire que celle d’une mission secrète. Jean II n’avait peut-être pas besoin de connaître précisément l’existence du Brésil. Les navigateurs portugais pouvaient avoir accumulé suffisamment d’indices pour considérer comme vraisemblable la présence de terres à l’ouest et conseiller au souverain de conserver la plus grande marge possible lors des négociations.
Autrement dit, le Portugal pouvait en savoir davantage que l’Espagne sans nécessairement posséder une carte secrète du Brésil. Entre la découverte complète d’un territoire et l’ignorance totale, il existe tout un éventail de connaissances partielles. C’est probablement dans cet espace que se joue une partie du mystère de Tordesillas.
Cabral a-t-il réellement découvert le Brésil par hasard ?

Le doute devient encore plus séduisant lorsque l’on observe le voyage de Pedro Álvares Cabral. Le 9 mars 1500, une importante flotte quitte Lisbonne officiellement en direction des Indes. Pour rejoindre le cap de Bonne-Espérance, les navigateurs portugais suivent une trajectoire qui les conduit très loin dans l’Atlantique avant de redescendre vers le sud.
Le 22 avril, des terres apparaissent. Elles appartiennent à l’actuel Brésil. La découverte est traditionnellement attribuée à Cabral, même si le terme de « découverte » doit naturellement être replacé dans la perspective européenne de l’époque puisque le territoire était peuplé depuis des millénaires par des populations autochtones.
La trajectoire suivie a cependant suscité une question durable : la flotte s’est-elle retrouvée là en appliquant simplement les techniques de navigation portugaises ou savait-elle qu’elle trouverait une terre ? La navigation vers l’ouest pouvait parfaitement s’expliquer par la recherche des vents favorables nécessaires pour contourner l’Afrique. Cela n’exclut pourtant pas qu’un objectif secondaire de reconnaissance ait également existé.
Aucun élément décisif ne permet aujourd’hui d’affirmer que Cabral avait reçu l’ordre secret de prendre possession d’un territoire déjà connu. La coïncidence demeure néanmoins remarquable : la terre rencontrée se trouve du côté portugais de la ligne que Jean II avait âprement négociée six ans auparavant.
Le Brésil n’était pourtant pas encore le véritable objectif
Il existe enfin une raison importante de ne pas transformer cette énigme en scénario de conspiration. Pour le Portugal de la fin du XVe siècle, l’enjeu majeur n’est pas encore l’Amérique du Sud. Le grand objectif économique et géopolitique consiste à atteindre l’Asie par la mer afin d’accéder directement au commerce des épices et aux marchés orientaux.
En 1498, Vasco de Gama atteint effectivement l’Inde après avoir contourné l’Afrique. Pour Lisbonne, cette route constitue alors une révolution commerciale autrement plus immédiatement prometteuse que les terres rencontrées dans l’Atlantique occidental. Le Brésil ne prendra que progressivement l’importance économique et stratégique que nous lui connaissons aujourd’hui.
Cette réalité renforce paradoxalement les deux interprétations possibles. Jean II pouvait simplement vouloir protéger au maximum les routes maritimes indispensables à son projet asiatique ; mais un souverain aussi attentif aux enjeux océaniques avait également toutes les raisons de conserver secrète une éventuelle connaissance de terres nouvelles.
Plus de 5 siècles plus tard, impossible donc d’affirmer que le Portugal avait « découvert » secrètement le Brésil avant 1500. Les indices entourant Duarte Pacheco Pereira, l’avance scientifique des navigateurs portugais et surtout l’étonnant déplacement obtenu à Tordesillas entretiennent cependant un doute historique bien réel. Peut-être Jean II ignorait-il exactement ce qui se trouvait à l’ouest. Mais il avait manifestement compris qu’en matière d’exploration, mieux valait négocier l’inconnu avant que celui-ci ne figure sur toutes les cartes.







