La révolution du 25 avril est née à 4500 km de Lisbonne, en Guinée-Bissau

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Dans la mémoire collective portugaise, le 25 Avril 1974 reste associé aux rues de Lisbonne, aux chars avançant sous les applaudissements, aux œillets rouges glissés dans les canons des fusils et à la chute presque pacifique de la plus longue dictature d’Europe occidentale. Pourtant, plusieurs milliers de kilomètres plus au sud, dans les marécages brûlants de Guinée-Bissau, la révolution avait déjà commencé bien avant que les habitants de Lisbonne ne descendent dans les rues.

Car c’est dans cette ancienne colonie portugaise d’Afrique de l’Ouest, où la guerre était pratiquement perdue pour Lisbonne, qu’est né le premier noyau du futur Mouvement des Capitaines. C’est aussi là que une grande partie des officiers qui renverseront ensuite la dictature (Otelo Saraiva de Carvalho, Salgueiro Maia, Vasco Lourenço ou encore Carlos Matos Gomes) ont compris qu’une victoire militaire était devenue impossible.

La révolution portugaise ne naît donc pas uniquement d’un rejet du régime autoritaire de Marcelo Caetano. Elle naît aussi d’une guerre coloniale interminable, d’un épuisement moral, et d’une prise de conscience progressive au sein de l’armée : le Portugal ne pouvait plus maintenir son empire africain par la force.

La Guinée-Bissau, le front où le Portugal était en train de perdre la guerre

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Au début des années 1970, la Guinée portugaise était devenue le théâtre militaire le plus difficile pour l’armée portugaise. Bien plus qu’en Angola ou au Mozambique. Le climat tropical, les zones marécageuses, les attaques de guérilla et l’isolement psychologique des soldats rendaient la situation particulièrement éprouvante.

Mais surtout, le PAIGC, le mouvement indépendantiste fondé par Amílcar Cabral, gagnait progressivement du terrain, à la fois militairement et diplomatiquement. Le mouvement recevait des soutiens internationaux importants, notamment de l’Union soviétique, de Cuba et de plusieurs pays africains nouvellement indépendants.

À Lisbonne, le régime refusait pourtant de reconnaître l’évolution du monde. Alors que les empires coloniaux français et britanniques disparaissaient progressivement, le Portugal continuait de défendre une vision impériale devenue de plus en plus isolée sur la scène internationale.

En septembre 1973, le PAIGC proclame unilatéralement l’indépendance de la Guinée-Bissau, déjà reconnue par plusieurs dizaines de pays malgré le refus du régime portugais de l’accepter. Lisbonne ne finira par reconnaître officiellement cette indépendance qu’un an plus tard, en septembre 1974.

En Guinée-Bissau, cette réalité apparaissait beaucoup plus clairement qu’à Lisbonne. Les soldats portugais voyaient quotidiennement une guerre qu’ils ne parvenaient plus à contrôler. Beaucoup commençaient aussi à douter du sens politique même du conflit.

Les missiles qui ont changé la guerre et l’histoire du Portugal

missile Strela

Le basculement psychologique intervient en 1973. Cette année-là, le PAIGC commence à utiliser des missiles antiaériens soviétiques Strela. Ces armes portables permettent désormais d’abattre les avions portugais qui assuraient jusque-là la supériorité militaire de Lisbonne.

Pour les soldats portugais, le choc est immense. Les évacuations de blessés deviennent beaucoup plus difficiles ; les opérations aériennes deviennent dangereuses ; le sentiment d’invulnérabilité disparaît brutalement.

Dans le même temps, plusieurs offensives du PAIGC placent certaines garnisons portugaises dans des situations extrêmement critiques. Le célèbre Inferno dos Três G (l’enfer des trois G : Guileje, Gadamael et Guidage) marque profondément les officiers portugais présents sur le terrain.

À Guidage, l’une des positions encerclées, se trouve notamment Salgueiro Maia, futur visage militaire de la Révolution des Œillets. Plusieurs témoins de l’époque considèrent aujourd’hui que cette séquence a constitué un tournant majeur dans la prise de conscience des officiers portugais. Pour beaucoup d’entre eux, la conclusion devient alors inévitable : la guerre est perdue.

Le premier noyau révolutionnaire naît à Bissau

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C’est dans ce contexte explosif qu’apparaît, à l’été 1973, le premier noyau organisé de contestation militaire contre le régime portugais.

À Bissau, plusieurs capitaines commencent à se réunir discrètement au sein du Club militaire de la ville. Parmi eux figurent notamment Manuel Duran Clemente, Carlos Matos Gomes et Otelo Saraiva de Carvalho. Officiellement, le mouvement naît d’un mécontentement corporatiste après un décret gouvernemental jugé humiliant pour les officiers de carrière.

Mais très rapidement, la contestation dépasse la simple question militaire. Les discussions deviennent politiques. Les officiers évoquent désormais la guerre, la dictature, la censure et l’avenir du pays.

Le 17 août 1973, une première réunion rassemble plusieurs dizaines d’officiers. Quelques semaines plus tard, une lettre de protestation est adressée aux plus hautes autorités du régime portugais. Pour un système autoritaire habitué à une discipline militaire stricte, le choc est considérable. Le futur Mouvement des Forces Armées venait de naître. Et il était né en Bissau.

Le 25 avril aurait aussi pu se jouer en Guinée-Bissau

musee 25 avril 1974

À mesure que le projet de coup d’État progresse au Portugal, les officiers présents en Guinée-Bissau envisagent également leur propre scénario.

Car à Bissau, l’impatience devient extrême. Plusieurs militaires considèrent que le temps des hésitations est terminé. Selon plusieurs témoignages, un véritable plan B est alors envisagé : si le soulèvement prévu à Lisbonne échouait, le MFA-Guinée pourrait tenter de prendre le pouvoir directement dans la colonie.

Le 25 avril 1974, l’angoisse gagne même temporairement les officiers de Bissau. Les communications avec Lisbonne deviennent confuses durant la nuit du coup d’État. Certains craignent un échec de l’opération.

Puis les premières informations internationales tombent enfin : un soulèvement militaire est bien en cours dans la capitale portugaise. Quelques heures plus tard, le régime de l’Estado Novo s’effondre et Marcelo Caetano est renversé !

Quand les ennemis ont cessé de se battre

En Guinée-Bissau, les conséquences du 25 Avril sont immédiates. La PIDE (Polícia Internacional e de Defesa do Estado) y est dissoute très rapidement, parfois même plus vite qu’au Portugal continental. Les prisonniers politiques sont libérés et les contacts commencent entre officiers portugais et combattants du PAIGC.

Le plus frappant reste peut-être la rapidité avec laquelle la guerre s’arrête. Après 13 années de conflit, plusieurs anciens combattants racontent aujourd’hui avoir partagé des discussions, puis des repas, avec ceux qu’ils considéraient encore quelques semaines auparavant comme des ennemis directs.

Pour certains vétérans du PAIGC, cette fin rapide du conflit constitue encore aujourd’hui l’un des souvenirs les plus marquants de cette période. La révolution portugaise avait brutalement transformé une guerre coloniale en négociation politique. Car le 25 avril ne fut pas seulement une révolution portugaise. Il fut aussi la conséquence directe d’un empire colonial en train de s’effondrer.

Et avant les œillets rouges de Lisbonne, il y eut la chaleur étouffante de Bissau, les marécages du Geba, les garnisons isolées et les soldats qui avaient déjà compris, bien avant le reste du pays, que l’histoire du Portugal était sur le point de basculer.

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