Un pirate informatique peut-il faire grimper la température des congélateurs d’un supermarché sans jamais entrer dans le magasin ? Des cyberattaques contre des installations frigorifiques en Europe montrent que ce risque est bien réel. En Belgique, en Suède et en France, des incidents ont touché des équipements utilisés pour conserver les produits alimentaires. Au Portugal, 140 interfaces de gestion de systèmes de réfrigération accessibles depuis Internet ont été identifiées.
Cette découverte ne signifie pas que 140 supermarchés portugais ont été piratés. Les équipements concernés ne sont d’ailleurs pas nécessairement tous installés dans des magasins. Mais elle révèle une vulnérabilité potentielle dans un secteur où une simple modification de température peut entraîner la perte de marchandises. La Police judiciaire portugaise examine d’éventuels incidents sur le territoire national, sans qu’une attaque locale ait été confirmée dans les informations disponibles.
Pourquoi les réfrigérateurs des supermarchés sont-ils connectés à Internet ?
Dans un grand supermarché, les vitrines réfrigérées et les congélateurs ne fonctionnent pas tous de manière indépendante. Des systèmes centralisés permettent de surveiller les températures, de programmer les cycles de dégivrage et de déclencher des alarmes en cas d’anomalie.
Leur connexion à Internet présente des avantages très concrets. Un technicien peut contrôler les installations à distance, détecter une panne ou modifier certains réglages sans devoir se déplacer. Selon le fabricant Danfoss, cette gestion à distance peut réduire de 15 à 30 % les déplacements techniques inutiles. Elle facilite également l’enregistrement des températures, indispensable au suivi de la chaîne du froid.
Le problème apparaît lorsque l’interface de commande est directement accessible sur Internet, sans protections suffisantes. Un équipement conçu pour simplifier la maintenance peut alors devenir une porte d’entrée pour une personne non autorisée.
La situation se complique lorsque plusieurs entreprises interviennent sur une même installation : le distributeur possède les équipements, un prestataire assure leur entretien et un autre service gère les connexions informatiques. Sans responsabilités clairement définies, certaines failles peuvent rester ouvertes pendant des années.
Près de 13 000 services accessibles dans le monde, dont 140 interfaces au Portugal
Une enquête de l’entreprise de cybersécurité Forescout a recensé 12 976 services de gestion de réfrigération accessibles en ligne, répartis sur 6017 adresses Internet dans 99 pays et territoires. La recherche s’est notamment appuyée sur Shodan, un moteur spécialisé dans le repérage des équipements connectés.
Au Portugal, une analyse réalisée le 13 octobre par Sérgio Silva, dirigeant de l’entreprise CYBERS3C, pour le média Executive Digest, a identifié 140 interfaces de gestion de systèmes frigorifiques Danfoss exposées sur Internet.
Parmi elles, 71 n’utilisaient pas HTTPS pour protéger les communications, 129 présentaient une interface d’ancienne génération et 67 conservaient des certificats numériques installés en usine. Ces caractéristiques justifient un examen de sécurité, mais ne prouvent ni une intrusion ni l’existence d’une faille exploitable sur chaque équipement.
L’étude ne permettait pas non plus d’identifier les propriétaires des installations. Les 140 interfaces ne correspondent donc pas nécessairement à 140 magasins, et encore moins à 140 victimes de cyberattaques. Les adresses repérées ont été transmises au CERT.PT, l’équipe portugaise de réponse aux incidents informatiques, afin que les responsables puissent être alertés.
Comment des pirates peuvent-ils modifier la température à distance ?
Ces attaques ne nécessitent pas toujours de logiciels malveillants complexes. Lorsqu’une personne parvient à accéder à l’interface de gestion d’une installation, elle peut potentiellement utiliser les commandes prévues pour les techniciens : augmenter la température, déclencher un dégivrage ou désactiver une alarme.
C’est précisément ce qui rend ces incidents particuliers. Contrairement à une attaque informatique visant à voler des données ou à bloquer des ordinateurs, une intervention malveillante peut ressembler à une opération de maintenance ordinaire, tout en produisant des conséquences physiques.
Les incidents signalés dans plusieurs pays européens illustrent ce danger. En Belgique, les pertes de denrées alimentaires auraient atteint environ 100 000 euros, selon les informations relayées par Euronews. Des établissements de différentes enseignes, notamment Delhaize, Carrefour et Spar, figuraient parmi les sites concernés.
Le risque dépasse largement les rayons des supermarchés. Des dispositifs comparables sont utilisés dans les entrepôts alimentaires, les exploitations agricoles, les laboratoires, les pharmacies et certains établissements hospitaliers. Une altération de la chaîne du froid peut donc concerner aussi bien des aliments que des médicaments ou des échantillons médicaux.
Quels moyens pour sécuriser ces équipements ?
Pour Forescout, la première mesure consiste à supprimer l’accès direct aux interfaces de gestion depuis Internet et à réserver les interventions à distance à des connexions sécurisées. L’entreprise recommande également de mettre à jour les logiciels, de remplacer les appareils qui ne bénéficient plus de correctifs de sécurité et de renforcer l’authentification des techniciens.
L’utilisation de comptes individuels, plutôt que de mots de passe partagés entre plusieurs prestataires, permet notamment de mieux contrôler les accès. La conservation d’un historique des modifications facilite aussi la détection d’interventions suspectes.
Au Portugal, l’Association portugaise des entreprises de distribution (APED) avait indiqué en octobre ne pas avoir connaissance, parmi ses adhérents, de perturbations comparables à celles observées en France. De son côté, la Police judiciaire poursuit ses vérifications en coordination avec le Centre national de cybersécurité.
Aucune attaque contre un supermarché portugais n’est confirmée à ce stade par les éléments rapportés. Mais les interfaces identifiées montrent que la cybersécurité ne concerne plus seulement les ordinateurs et les données personnelles : elle touche aussi les équipements physiques dont dépend la conservation quotidienne des produits.







