Sous l’Atlantique, une infrastructure largement invisible est en train de renforcer la place du Portugal sur la carte mondiale du numérique. D’ici la fin de l’année 2026, une vingtaine de câbles sous-marins devraient être reliés aux côtes portugaises, connectant directement le pays à l’Amérique, à l’Afrique et à différents points stratégiques d’Europe.
L’investissement directement consacré à ces infrastructures représente environ 200 millions d’euros. Mais leur véritable valeur pourrait être ailleurs. Selon une étude de l‘AmCham Portugal réalisée par PwC, cette connectivité exceptionnelle pourrait contribuer à attirer plus de 10,3 milliards d’euros d’investissements technologiques et numériques. Data centers, cloud et intelligence artificielle sont désormais au cœur de cette nouvelle bataille de la connectivité, dans laquelle la géographie portugaise constitue un avantage considérable.
Une vingtaine de câbles sous-marins reliés au Portugal
Le Portugal occupe une position presque naturelle de carrefour. Situé à l’extrémité occidentale de l’Europe et largement ouvert sur l’Atlantique, le pays se trouve sur les routes les plus directes reliant le continent européen aux Amériques et à l’Afrique.
Selon Luís Bernardino, président de l’Observatório dos Ecossistemas Digitais, environ 15 à 20 % des câbles sous-marins passent actuellement dans la zone de souveraineté portugaise. Cette proportion pourrait encore augmenter dans les prochaines années.
D’ici fin 2026, le pays devrait compter 20 câbles sous-marins raccordés à ses côtes. Parmi eux figurent notamment EllaLink, Equiano, Medusa, 2Africa, New CAM Ring, Olisipo ou encore Nuvem.
Ce dernier illustre parfaitement le changement d’échelle. Développé par Google, Nuvem établit une liaison directe entre le Portugal et les États-Unis. Le groupe américain prépare également Sol, un autre système qui doit relier la Floride à Santander, en Espagne, en passant par l’île de São Miguel, aux Açores.
Pourquoi cette connectivité peut attirer plus de 10 milliards d’euros
Installer un câble sous-marin ne génère pas à lui seul des milliards d’euros d’activité. En revanche, la multiplication de ces connexions rend le territoire beaucoup plus intéressant pour les entreprises qui manipulent d’immenses volumes de données.
L’étude réalisée par PwC pour l’AmCham Portugal estime ainsi qu’aux quelque 200 millions d’euros directement investis dans les projets de câbles pourraient s’ajouter plus de 10,3 milliards d’euros d’investissements technologiques et numériques attirés notamment par cette infrastructure.
La logique est relativement simple : plus un territoire dispose de connexions internationales rapides, nombreuses et diversifiées, plus il devient intéressant pour installer les infrastructures qui utilisent ces données. Les centres de données, services de cloud et infrastructures nécessaires au développement de l’intelligence artificielle sont particulièrement concernés.
Samuel Carvalho, CEO de TelCables Europe, décrit ainsi le Portugal comme un point de convergence entre l’Amérique du Sud, l’Amérique du Nord, l’Afrique et le Moyen-Orient. À cette situation géographique viennent s’ajouter un réseau de fibre déjà développé et les capacités énergétiques nécessaires à l’installation de grands data centers.
Google, Meta et les géants du numérique investissent dans les câbles
Le marché des câbles sous-marins a lui-même profondément changé. Historiquement, ces infrastructures étaient principalement financées et exploitées par des consortiums d’opérateurs de télécommunications. Depuis une dizaine d’années, les grandes entreprises technologiques sont devenues des acteurs majeurs du secteur.
Google, Meta, Amazon et Microsoft ont besoin de capacités considérables pour relier leurs réseaux de data centers et accompagner la croissance du cloud, du streaming et désormais de l’intelligence artificielle. Selon les informations rapportées par le Jornal Económico, les grands opérateurs d’Internet représenteraient désormais environ la moitié de ce marché.
Meta participe par exemple au gigantesque câble 2Africa, qui relie trois continents. Le groupe développe également Waterworth, un projet de câble en fibre optique d’environ 50 000 kilomètres. Google a pour sa part investi dans plus d’une trentaine de systèmes sous-marins à travers le monde.
Le Portugal intéresse particulièrement ces entreprises. Outre les projets déjà engagés, Meta et d’autres groupes technologiques américains auraient interrogé l’Autoridade Nacional de Comunicações (Anacom) sur la possibilité d’installer de nouveaux câbles dans le pays.
Les data centers deviennent l’autre pièce du puzzle
Pour le Portugal, l’enjeu consiste maintenant à ne pas devenir uniquement un territoire traversé par les données. L’objectif est d’utiliser cette connectivité pour attirer les infrastructures capables de les stocker et de les traiter sur place.
C’est notamment ce qui explique le développement du secteur des data centers autour de Sines, dont la position sur la façade atlantique permet d’associer arrivées de câbles internationaux, capacités énergétiques et proximité avec les grands marchés européens.
Une étude de Portugal DC réalisée avec Pb7 Research estime que le secteur des centres de données et des infrastructures numériques pourrait générer 3,7 milliards d’euros de contribution au PIB portugais à l’horizon 2031, contre environ 160 millions actuellement selon les données citées.
L’emploi pourrait suivre la même trajectoire. Le secteur représentait 2 800 emplois directs et indirects en 2024, auxquels s’ajoutaient 670 emplois induits. Les projections évoquent plus de 9 400 emplois à temps plein à l’horizon 2031.
Cette croissance reste toutefois conditionnée à la capacité du Portugal à transformer son avantage géographique en véritable écosystème. Fiscalité, délais d’autorisation, disponibilité énergétique et cadre réglementaire pèseront donc autant que les câbles eux-mêmes dans les décisions des investisseurs.
Plus de 95 % du trafic international passe sous les océans
L’importance stratégique de ces infrastructures tient à une réalité souvent méconnue. Malgré l’image d’un Internet reposant essentiellement sur les satellites, plus de 95 % du trafic international de données entre continents transite par des câbles installés au fond des océans.
Environ 500 systèmes formeraient aujourd’hui cette immense colonne vertébrale numérique, représentant plus de 1,7 million de kilomètres. Communications gouvernementales, transactions financières, services de cloud, courriels ou vidéos en streaming empruntent quotidiennement ces infrastructures.
Cette dépendance explique aussi pourquoi les câbles sous-marins sont devenus un enjeu de sécurité. Plusieurs incidents récents en Europe et en Asie ont suscité des enquêtes sur de possibles actes de sabotage, même si une grande partie des ruptures restent accidentelles et se produisent près des côtes, notamment en raison des ancres ou des activités de pêche.
La géographie devient un avantage numérique pour le Portugal
Les câbles sous-marins existent depuis le XIXe siècle, mais l’explosion du cloud et de l’intelligence artificielle leur donne aujourd’hui une importance économique nouvelle. Dans cette transformation, le Portugal bénéficie d’un avantage impossible à délocaliser : sa position géographique.
Le pays se situe à la rencontre de plusieurs grandes routes numériques mondiales et dispose désormais de connexions directes avec différents continents. L’arrivée de nouveaux câbles renforce progressivement cet avantage et peut favoriser l’implantation d’autres infrastructures technologiques.
Les 10,3 milliards d’euros évoqués ne constituent donc pas un investissement déjà garanti : il s’agit du potentiel d’investissements numériques que cet écosystème pourrait contribuer à attirer. Mais derrière les câbles presque invisibles qui arrivent sur les côtes portugaises se joue désormais une partie beaucoup plus importante : faire du Portugal non seulement une porte d’entrée des données en Europe, mais aussi un territoire où elles sont stockées, traitées et valorisées.







