Lorsque l’on évoque l’intelligence artificielle, on pense spontanément aux algorithmes, aux logiciels ou aux grands modèles de langage capables de générer du texte, d’analyser des documents et d’assister des millions d’utilisateurs. Cette représentation laisse pourtant dans l’ombre toute l’infrastructure matérielle nécessaire à leur fonctionnement. Pour entraîner un modèle, stocker ses données et produire des réponses en quelques secondes, il faut des centres de données, des milliers de processeurs, des réseaux très performants, une alimentation électrique continue et des systèmes capables d’évacuer une chaleur considérable.
Avec le développement d’« Amália », son grand modèle de langage en portugais, le Portugal entre à son tour dans cette nouvelle réalité industrielle. Le projet illustre les progrès réalisés par la recherche nationale dans le domaine de l’intelligence artificielle, mais il rappelle également qu’une souveraineté numérique ne peut pas reposer uniquement sur du code et des compétences scientifiques. Elle dépend aussi de la capacité d’un pays à héberger, alimenter et sécuriser les infrastructures physiques sur lesquelles fonctionnent ses technologies.
L’intelligence artificielle repose sur une infrastructure très matérielle
Une intelligence artificielle comme Amália ou ChatGPT ne fonctionne pas dans un espace abstrait et immatériel. Chaque requête est traitée par des serveurs installés dans des centres de données, où des équipements spécialisés réalisent des milliards d’opérations en quelques instants. Ces infrastructures permettent d’entraîner les modèles, de conserver leurs paramètres, de stocker les informations nécessaires à leur fonctionnement et de répondre aux utilisateurs avec une latence suffisamment faible.
Plus un modèle devient puissant, plus les ressources nécessaires augmentent. Les grands modèles de langage s’appuient notamment sur des processeurs graphiques conçus pour effectuer un très grand nombre de calculs en parallèle. Leur entraînement peut mobiliser des milliers de puces pendant plusieurs semaines ou plusieurs mois, tandis que leur utilisation quotidienne exige ensuite une capacité de calcul disponible à tout moment.
Les algorithmes ne représentent donc qu’une partie de l’équation. Sans serveurs, sans stockage sécurisé, sans connexions à très haut débit et sans capacité énergétique suffisante, même le modèle le plus avancé ne peut pas être déployé à grande échelle. La compétition mondiale autour de l’intelligence artificielle est ainsi devenue, en parallèle, une compétition pour l’accès aux processeurs, à l’électricité et aux infrastructures numériques.
Les data centers deviennent les usines de l’économie numérique

Les centres de données occupent désormais une place comparable à celle des grandes infrastructures industrielles du siècle précédent. Là où les usines transformaient des matières premières en produits manufacturés, les data centers transforment de l’électricité et des données en capacité de calcul. Ils hébergent les services numériques, les plateformes en ligne, les systèmes bancaires, les outils administratifs et, de plus en plus, les modèles d’intelligence artificielle utilisés par les entreprises et les institutions publiques.
Pour le Portugal, cette évolution peut constituer une véritable opportunité stratégique. Sa position sur la façade atlantique, à la jonction de l’Europe, de l’Afrique et des Amériques, lui permet d’accueillir plusieurs câbles sous-marins internationaux. Ces liaisons transportent une part importante des données mondiales et peuvent contribuer à faire du pays un point d’entrée majeur vers le marché européen.
Cette situation géographique ne suffit toutefois pas à garantir la création d’une industrie numérique nationale. Un pays peut accueillir des câbles et des centres de données tout en restant un simple territoire de transit si les infrastructures, les investissements et les capacités de calcul sont principalement contrôlés depuis l’étranger. Pour devenir un véritable pôle européen de l’intelligence artificielle, le Portugal doit donc transformer cet avantage géographique en capacité industrielle durable.
L’électricité, première contrainte de la puissance de calcul
Les centres de données fonctionnent en permanence. Les serveurs doivent traiter les requêtes, maintenir les services en ligne et assurer la disponibilité des données 24h/24. Cette continuité rend leur alimentation électrique particulièrement exigeante, car une interruption, même brève, peut perturber des milliers d’applications et compromettre des activités essentielles.
Le développement des énergies renouvelables offre au Portugal un avantage important, notamment grâce à l’éolien, au solaire et à l’hydroélectricité. Ces sources permettent de réduire l’empreinte carbone des infrastructures numériques, mais leur production varie selon les conditions météorologiques. Une économie numérique qui travaille sans interruption doit donc également disposer de solutions capables de compenser cette intermittence et de garantir une alimentation stable.
Les batteries, les interconnexions européennes, le stockage hydraulique et les systèmes de gestion intelligente du réseau peuvent contribuer à cette stabilité. Le débat porte également sur le rôle de sources pilotables et faiblement carbonées, dont le nucléaire, que plusieurs grands groupes technologiques envisagent désormais pour sécuriser l’alimentation de leurs centres de données.
Pourquoi les centres de données ont aussi besoin d’eau
L’énergie consommée par les processeurs est en grande partie transformée en chaleur. Dans un centre de données, des milliers de composants fonctionnent simultanément à haute intensité, ce qui impose un refroidissement permanent. Sans dispositif adapté, la température des équipements augmente, leurs performances diminuent et leur durée de vie peut être fortement réduite.
De nombreux centres de données utilisent encore des systèmes de refroidissement reposant en partie sur l’eau. Cette ressource permet d’évacuer efficacement la chaleur, mais son utilisation soulève des questions particulières dans les régions régulièrement confrontées à la sécheresse. Au Portugal, où les tensions hydriques s’accentuent dans plusieurs territoires, l’installation de nouvelles infrastructures numériques doit donc être pensée en fonction des ressources locales.
Les futurs projets peuvent limiter leur consommation grâce à des circuits fermés, à la réutilisation des eaux usées traitées ou à des technologies de refroidissement par air. Dans certaines zones côtières, l’utilisation de l’eau de mer peut également être étudiée, à condition de mettre en place des contrôles environnementaux stricts. Le choix d’un système dépend du climat, de la localisation et de la puissance du centre de données, mais il ne peut plus être considéré comme une simple question technique secondaire.
L’intelligence artificielle peut par ailleurs être utilisée pour optimiser ces infrastructures. Des capteurs et des modèles prédictifs peuvent ajuster en temps réel la température, la circulation de l’air et l’utilisation de l’eau, afin de réduire les pertes et d’améliorer l’efficacité globale. Le numérique peut ainsi contribuer à mieux gérer les ressources qu’il consomme, à condition que cette exigence soit intégrée dès la conception des projets.
Amália relance la question de la souveraineté numérique portugaise

Le développement d’Amália pose une question qui dépasse largement la création d’un modèle de langue portugaise. Un pays peut-il véritablement parler de souveraineté numérique si ses administrations, ses entreprises et ses chercheurs dépendent entièrement de serveurs, de processeurs et de plateformes contrôlés depuis l’étranger ?
La maîtrise d’un modèle constitue une première étape, mais elle ne garantit pas à elle seule le contrôle de l’ensemble de la chaîne. Pour protéger les données sensibles, soutenir la recherche publique et proposer des services numériques indépendants, le Portugal doit également disposer de capacités de calcul accessibles, de centres de données sécurisés et d’un cadre juridique clair sur la localisation et l’utilisation des informations.
Cette souveraineté ne signifie pas nécessairement que toutes les infrastructures doivent être publiques ou exclusivement portugaises. Elle suppose en revanche que l’État, les universités et les entreprises nationales conservent une marge de décision suffisante sur les technologies essentielles, les données stratégiques et les conditions d’accès aux ressources numériques.
Sines, Lisbonne et les futurs pôles de calcul
Plusieurs projets de grande ampleur montrent que le Portugal cherche déjà à se positionner sur le marché européen des data centers. Sines occupe une place centrale dans cette stratégie en raison de sa proximité avec les câbles sous-marins, de ses capacités industrielles et de ses connexions énergétiques. La région peut devenir un pôle majeur de stockage et de calcul, à condition que son développement soit compatible avec les objectifs climatiques et les contraintes liées à l’eau.
Lisbonne conserve de son côté un rôle important grâce à la concentration d’entreprises technologiques, d’universités et de centres de recherche. D’autres pôles régionaux pourraient également émerger pour héberger des services de proximité, réduire la latence et répartir les infrastructures sur le territoire. Cette organisation permettrait d’éviter une concentration excessive tout en rapprochant les capacités de calcul des entreprises et des administrations qui en ont besoin.
Le développement de ces infrastructures exige cependant une stratégie nationale cohérente. Celle-ci doit définir des critères de localisation, de consommation énergétique, de gestion de l’eau, de cybersécurité et de souveraineté des données. Elle doit aussi éviter que les bénéfices économiques se limitent à l’hébergement de serveurs sans création d’emplois qualifiés ni développement d’une véritable filière technologique locale.
Une régulation qui protège sans bloquer l’innovation
La puissance croissante des systèmes d’intelligence artificielle rend indispensable un cadre de contrôle capable de protéger les citoyens, les entreprises et les institutions. Ce cadre doit notamment garantir la sécurité des données, la transparence des traitements et le respect des nouvelles règles européennes, dont l’AI Act et la directive NIS2 sur la cybersécurité.
Une régulation trop lente ou trop complexe pourrait toutefois freiner le développement de projets nationaux et renforcer la dépendance envers les grandes plateformes étrangères. Le Portugal pourrait donc s’appuyer sur des dispositifs d’expérimentation encadrée, souvent appelés « sandboxes réglementaires », afin de permettre aux chercheurs et aux entreprises de tester leurs solutions dans un environnement contrôlé.
L’État peut également jouer un rôle de premier client pour certaines technologies développées au Portugal. Les achats publics peuvent aider des solutions émergentes à atteindre une taille critique, notamment dans les domaines de la santé, de l’administration, de l’éducation ou de la gestion des infrastructures. Cette politique suppose toutefois une gouvernance claire des données et une répartition précise des responsabilités entre les différents organismes publics.
Le Portugal face à une occasion industrielle majeure
Le Portugal dispose de plusieurs atouts pour prendre place dans la nouvelle économie de l’intelligence artificielle : une position atlantique stratégique, de nombreux câbles sous-marins, une production croissante d’énergie renouvelable, des universités reconnues et un écosystème technologique déjà bien implanté. Le développement d’Amália montre également que le pays possède les compétences nécessaires pour concevoir ses propres outils.
Ces atouts ne produiront cependant leurs effets que s’ils sont accompagnés d’investissements dans les infrastructures physiques. Les centres de données, les réseaux électriques, les solutions de refroidissement, la cybersécurité et la formation des talents font désormais partie d’une même politique industrielle. Négliger l’un de ces éléments reviendrait à construire une souveraineté numérique incomplète.
Le véritable enjeu consiste donc à éviter que le Portugal ne soit seulement traversé par les données reliant les continents. En développant ses propres capacités de calcul et en intégrant les contraintes énergétiques et hydriques dès maintenant, le pays peut espérer devenir un acteur de la transformation numérique européenne plutôt qu’un simple point de passage sur la carte mondiale d’Internet.







