Il est des figures qui échappent à l’histoire pour devenir des mythes. Au Portugal, le roi Sébastien Ier, mort ou disparu en 1578 lors d’une désastreuse expédition militaire au Maroc, incarne cette énigme nationale devenue une croyance collective. Sa silhouette plane sur les siècles comme celle d’un messie absent, censé revenir un jour libérer le pays. Ce mythe, connu sous le nom de sébastianisme, est sans équivalent en Europe occidentale. Il a nourri les rêves d’indépendance du royaume, imprégné sa littérature, et forgé une partie de l’identité culturelle portugaise, à la croisée de la mélancolie, de la foi et du doute.
Le « désiré » d’un empire fragilisé
Lorsque naît Sébastien, en janvier 1554, le royaume entier retient son souffle. Il est l’héritier tant attendu d’une dynastie royale menacée d’extinction. Surnommé O Desejado (« le désiré »), il porte sur ses épaules les espoirs de continuité et de stabilité. Couronné à 14 ans, il incarne la jeunesse d’un empire vieillissant, celui des grandes découvertes, mais déjà fatigué par l’effort de maintenir ses possessions de Goa à Luanda.
Obsédé par l’idéal chevaleresque, Sébastien rejette les compromis politiques. Il rêve de croisades, de gloire militaire et de reconquête chrétienne. En 1578, contre l’avis de ses conseillers, il lance une expédition au Maroc pour soutenir un prétendant au trône et rétablir une domination chrétienne sur l’Afrique du Nord. C’est un désastre. Le 4 août, à Alcácer-Quibir, ses troupes mal préparées sont écrasées par l’armée du sultan Abd al-Malik. Le roi ne revient jamais. Son corps non plus. L’histoire laisse place à l’incertitude.
Une disparition qui fait naître l’espérance

Ce qui aurait pu rester une tragédie militaire devient le socle d’un imaginaire politique et spirituel. Car aucun témoin ne confirme la mort de Sébastien. On rapporte tout et son contraire : qu’il serait prisonnier, qu’il se cache, qu’il a disparu dans la brume pour revenir un jour. Cinq ans plus tard, des ossements sont ramenés au Portugal, mais rien ne prouve qu’ils lui appartiennent. L’enterrement est discret. L’ambiguïté s’installe.
Le Portugal, entre-temps, est annexé par l’Espagne des Habsbourg. Le royaume perd son indépendance et une partie de son aura impériale. C’est dans ce contexte que le sébastianisme prend racine. Le peuple, privé de souveraineté, projette ses espoirs sur un roi absent. Sébastien devient l’incarnation du Portugal perdu, celui des navigateurs, des héros et des saints. Un roi messianique, appelé à revenir par un matin de brume pour restaurer la grandeur nationale. Cette attente s’étire sur des générations.
Entre foi, littérature et politique
Au fil des siècles, le sébastianisme s’insinue dans tous les recoins de la culture portugaise. Au XIXᵉ siècle, des hommes prétendent être le roi revenu, provoquant l’agitation dans les campagnes. Le plus célèbre d’entre eux, un illuminé connu sous le nom de Dom Sebastião do Acre, sera exécuté au Brésil. Mais c’est dans la littérature que le mythe prend sa plus grande ampleur. Fernando Pessoa, dans son recueil Mensagem, en fait une figure centrale de l’âme portugaise. Le roi disparu symbolise la saudade, cette mélancolie identitaire si particulière au pays, ce vertige entre grandeur passée et incertitude du présent.
Le sébastianisme traverse aussi les discours politiques, comme une ligne de fuite vers un avenir idéalisé. Certains nationalistes, au XXᵉ siècle, y voient un appel au renouveau portugais. Plus surprenant encore, l’expression « Dom Sebastião está de volta » (Dom Sebastião est de retour) ressurgit dans la presse sportive, en 2006, lors du retour triomphal du joueur Rui Costa au Benfica Lisbonne. Le roi mythique devient une métaphore, un symbole collectif de résilience.
Une tombe, des ossements, et un doute intact
Le sarcophage du roi repose aujourd’hui au monastère des Hiéronymites à Lisbonne. Son épitaphe est volontairement équivoque : « Se o rumor for verdadeiro, Sebastus está aqui sepultado. » (Si la rumeur est vraie, Sebastus est inhumé ici.) Les restes retrouvés 5 ans après la bataille ont été inhumés avec ceux d’enfants morts en bas âge, ce qui rend toute identification posthume par ADN hasardeuse. Aucun test n’a jamais été réalisé. On ne veut peut-être pas savoir. Car la vérité importe moins que l’attente.
Ainsi, la tombe ne scelle pas une fin, mais une promesse. Celle, toujours vivace, d’un retour possible. D’un Portugal retrouvé. D’un sauveur absent qui n’a pas cessé de hanter l’imaginaire d’un peuple, entre rêve, foi et histoire. Plus qu’un souverain, Dom Sebastião est devenu une idée, celle que les grandes heures ne sont jamais définitivement perdues.







