Longtemps marginales dans le commerce extérieur portugais, les exportations de biens à usage militaire connaissent depuis 2022 une progression rapide, révélatrice d’un repositionnement discret mais significatif. Dans un contexte international marqué par la guerre en Ukraine et par la montée des tensions géopolitiques, certains segments industriels portugais se retrouvent propulsés sur des marchés en forte demande.
Selon les données récemment publiées par la banque centrale du pays, cette dynamique reste encore modeste en volume, mais elle interroge déjà sur la transformation du tissu productif national. Derrière les chiffres, c’est toute la question de la place du Portugal dans les chaînes de valeur liées à la défense qui se dessine, entre opportunité économique et dépendance stratégique.
Une croissance de 77% mais encore marginale dans l’économie portugaise
Entre 2022 et 2025, les exportations de biens à usage militaire ont augmenté de 77 % en valeur nominale. Une progression notable, supérieure à celle des exportations globales, et directement corrélée au déclenchement de la guerre en Ukraine. Cette accélération s’inscrit dans un mouvement plus large observé à l’échelle européenne, où les capacités industrielles liées à la défense sont progressivement réactivées.
Pour autant, leur poids dans l’économie reste limité. En 2024 comme en 2025, ces produits représentent moins de 1 % du total des exportations portugaises. Une proportion faible, qui masque toutefois une réalité plus nuancée : si l’on inclut les biens à usage dual, pouvant servir à la fois des fins civiles et militaires, cette part pourrait plus que doubler.
Cette difficulté de mesure constitue d’ailleurs un enjeu central. La frontière entre civil et militaire est souvent floue, notamment dans des secteurs comme le textile, l’automobile ou l’électronique. Une même catégorie de produits peut recouvrir des usages très différents, compliquant ainsi l’analyse statistique et la lisibilité des flux commerciaux.
À cela s’ajoutent les contraintes liées aux réglementations internationales, aux embargos ou encore aux autorisations nationales, qui rendent ces échanges particulièrement sensibles. Les cycles de commandes, souvent irréguliers, renforcent encore cette complexité.
Drones, armes et équipements : une structuration en mutation

Le détail des exportations met en lumière une répartition encore dominée par des catégories traditionnelles. Les armes à feu et leurs composants représentent près de la moitié des exportations (46,3 %), suivies par les équipements de protection individuelle (29,8 %), qui témoignent d’une demande soutenue en matériel défensif.
Mais c’est surtout la montée en puissance des drones qui attire l’attention. Inexistants dans les statistiques en 2021, ils représentent désormais plus de 21 % des exportations militaires en 2025. Cette progression rapide illustre la transformation technologique du secteur et l’intégration croissante du Portugal dans des segments à plus forte valeur ajoutée.
Un basculement accéléré par la guerre en Ukraine
La guerre a joué un rôle de catalyseur. En 2024, les exportations de drones vers l’Ukraine ont atteint 87,3 millions d’euros, soit une hausse de plus de 160 % en un an. Pour la première fois, ces flux ont dépassé les exportations vers la Russie, traduisant un réalignement des débouchés commerciaux dans un contexte de sanctions et de recomposition géopolitique.
Cette dynamique s’accompagne d’une diversification des produits et des marchés. Les entreprises portugaises semblent progressivement s’adapter à une demande internationale plus fragmentée, tout en développant de nouvelles capacités technologiques.
Des catégories encore imparfaitement définies
Au-delà des grandes catégories identifiées, une partie significative des biens échappe aux classifications strictes. Des produits textiles pouvant servir d’uniformes, ou certains composants industriels, ne sont pas toujours comptabilisés comme militaires, alors même qu’ils participent à ces chaînes de valeur.
À l’inverse, certains biens peuvent être inclus dans ces statistiques sans être exclusivement destinés à un usage militaire. Cette porosité souligne les limites des outils actuels pour appréhender une industrie de plus en plus hybride, à la frontière entre civil et défense.
Des marchés dominés par les alliés occidentaux
Les destinations de ces exportations confirment l’ancrage du Portugal dans les circuits occidentaux. Les États-Unis apparaissent comme le principal client, avec plus de 40 % des exportations en moyenne sur la période récente. La Belgique et la France suivent, autour de 14 %, tandis que l’Espagne complète ce groupe de partenaires proches.
L’Ukraine, bien que devenue un débouché significatif, ne représente encore qu’une part limitée sur l’ensemble de la période, même si sa progression récente est notable. Cette évolution illustre la capacité d’adaptation rapide des flux commerciaux à un contexte international en mutation.
Parallèlement, le nombre d’entreprises exportatrices a augmenté ces dernières années, après un recul marqué au milieu des années 2010. Une part non négligeable de ces entreprises présente d’ailleurs une participation de capital étranger, signe d’une insertion dans des réseaux industriels plus larges.
Si ces activités restent secondaires dans le portefeuille global de nombreuses entreprises, leur poids tend à croître. Elles s’inscrivent dans une logique de diversification, mais aussi dans une transformation progressive des priorités industrielles.
En filigrane, c’est une question plus large qui se pose : celle de la place que le Portugal entend occuper dans une économie européenne de plus en plus marquée par les enjeux de défense. Entre opportunité conjoncturelle et repositionnement stratégique, la progression de ces exportations pourrait n’être que le début d’une mutation plus profonde.







