Des bus tonitruants, des motos omniprésentes, des terrasses bruyantes et des avions à répétition : l’été 2025 a confirmé ce que beaucoup de Lisboètes soupçonnaient depuis longtemps. Lisbonne est l’une des villes les plus bruyantes d’Europe. Le projet citoyen RuídoLX, mené par l’association Vizinhos em Lisboa, a mesuré pendant deux mois les niveaux sonores dans les quartiers de la capitale. Le constat est sans appel : plus de 70 % des relevés dépassent les limites légales, avec des pics sonores dignes d’une autoroute à pleine heure de pointe.
Alors que le Portugal met en avant la qualité de vie de ses grandes villes pour attirer touristes et résidents étrangers, les habitants de Lisbonne vivent dans un fond sonore quasi permanent. Le bruit n’est plus une simple nuisance ; il devient un enjeu de santé publique. Face à l’inertie perçue des autorités, les riverains demandent désormais des engagements concrets, mesurables et urgents. Car dans cette capitale en mutation, la pollution sonore est devenue, à bas bruit, un révélateur de fractures urbaines profondes.
Une ville où le silence n’existe plus
Entre le 28 juillet et le 30 septembre 2025, les membres du collectif Vizinhos em Lisboa 1 ont sillonné les rues avec des sonomètres portatifs, dans le cadre du projet RuídoLX 2. Ces citoyens bénévoles ont mesuré le bruit dans des zones critiques réparties dans plusieurs quartiers centraux : Alvalade, Areeiro, Santo António, Arroios, Misericórdia ou encore Avenidas Novas. Résultat : une moyenne de 75,35 dB(A), soit 20 décibels au-dessus des recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).
Une moyenne de 75,35 dB(A), soit 20 décibels au-dessus des recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS)
La situation est particulièrement inquiétante la nuit : 75,5 % des mesures dépassent le seuil légal de 55 dB(A) fixé par le Règlement général du bruit (RGR) 3. Le pic d’intensité est atteint entre 20 h et 23 h, où 81 % des relevés franchissent la limite. Mais même au cœur de la nuit, les niveaux ne redescendent jamais en dessous de 60 dB(A). Or, l’OMS 4 estime que des expositions répétées à plus de 40 dB(A) nocturnes peuvent provoquer des troubles du sommeil, du stress chronique et des maladies cardiovasculaires.
Les sources de bruit sont multiples et bien identifiées : les bus de la compagnie Carris, les motos, les opérations de nettoyage urbain (souvent nocturnes), les terrasses sur l’espace public et les avions survolant certains quartiers. Le record enregistré est de 103,9 dB(A), près d’un bus stationné près d’un immeuble. Une intensité sonore comparable à celle d’un marteau-piqueur.
Des choix urbains en cause, les solutions proposées
Le rapport remis à la mairie 5 ne se contente pas de dresser un état des lieux. Il formule aussi une série de propositions très concrètes. Car pour les auteurs de l’étude, « le bruit n’est pas une fatalité ». C’est le fruit de politiques urbaines, de choix technologiques et de priorités budgétaires. Autrement dit : une ville peut devenir plus silencieuse si elle le décide réellement.
Le collectif propose notamment la mise en place de limites sonores dans les espaces extérieurs (60 dB jusqu’à 22 h, puis 55 dB au-delà), l’interdiction des nettoyages urbains bruyants la nuit dans les zones résidentielles, et la création de « zones de silence certifiées ». Ces dernières pourraient devenir des micro-refuges auditifs pour les habitants, semblables à ce qui existe dans certaines villes scandinaves.
La transition vers une flotte de bus électriques pour Carris est également jugée indispensable. Non seulement pour réduire les émissions, mais aussi pour limiter l’un des plus gros contributeurs au vacarme ambiant. L’association suggère également de réorganiser les arrêts de bus, souvent trop proches des façades d’immeubles, et de créer des zones 30 km/h étendues, notamment la nuit.
Des objectifs mesurables pour 2030
Concrètement, les habitants réclament à la municipalité un plan d’action avec des cibles chiffrées à l’horizon 2030. Parmi les objectifs : une réduction de 5 dB(A) du bruit nocturne moyen sur les grands axes, une baisse du pourcentage de dépassements des normes sonores de 88 % à moins de 60 %, et la publication de données acoustiques en temps réel accessibles à tous.
Le déploiement de sonomètres automatiques dans chaque paroisse serait une première étape. Couplée à une transparence publique sur les données, elle permettrait d’objectiver les situations et de mieux cibler les interventions. Car si le bruit est subjectif, ses effets, eux, sont bien réels et mesurables.
Les autorités locales n’ont pas encore officiellement réagi à la publication du rapport. Mais face à la pression citoyenne croissante, il devient difficile de reléguer le sujet au second plan. Le silence, à Lisbonne, est désormais une revendication politique.
Quand le vacarme fatigue une ville
Lisbonne n’est pas la seule capitale européenne confrontée à une hausse du bruit urbain. Mais l’ampleur du phénomène, combinée à la densité touristique et à une politique encore timide en matière de réduction sonore, en fait un cas d’école. Dans une ville où l’on promeut les terrasses, les festivals et les transports en commun, le défi est de préserver le droit au repos et à la santé des habitants.
Comme le rappelle le rapport, l’exposition chronique au bruit impacte directement la qualité de vie, le sommeil, les résultats scolaires et même les capacités cognitives. Il ne s’agit plus d’un simple désagrément. Le vacarme devient un révélateur d’inégalités : ceux qui n’ont pas les moyens de déménager doivent subir. Et les quartiers les plus exposés sont souvent aussi les plus denses, les moins arborés, les plus précaires.
Dans cette capitale en mutation, la question du bruit devient aussi celle du modèle urbain que Lisbonne veut incarner. Une ville festive, oui, mais à quel prix ? Une capitale ouverte, certes, mais pour qui ? Le rapport de Vizinhos em Lisboa appelle à un changement de paradigme : redonner une valeur politique, sociale et sanitaire au silence.
- Vizinhos em Lisboa : https://www.vizinhos.org/ ↩︎
- RuídoLX : https://www.vizinhos.org/propostas/projeto-medir-o-rudo-vizinhos-em-lisboa ↩︎
- RGR : https://diariodarepublica.pt/dr/legislacao-consolidada/decreto-lei/2007-34526375 ↩︎
- OMS : https://www.who.int/europe/news-room/fact-sheets/item/noise ↩︎
- Rapport remis à la mairie : https://shorturl.at/ec7x3 ↩︎







