En deux ans d’existence, le groupe Reconquista s’est imposé comme l’un des mouvements les plus radicaux de la nébuleuse nationaliste au Portugal. S’appuyant sur des thèses suprémacistes et un militantisme numérique intensif, ses dirigeants affichent une volonté assumée de « radicaliser la politique » et d’influencer les partis traditionnels, au premier rang desquels Chega. Loin de l’anonymat de ses débuts, le groupe étend désormais sa présence dans la rue et sur les réseaux sociaux, avec une stratégie bien rodée qui alarme autant les chercheurs que les autorités.
Un groupe jeune mais déjà surveillé
Fondé en 2023 par Afonso Gonçalves et Alexandre Gazur, deux activistes issus des réseaux d’extrême droite, Reconquista revendique une ligne ultranationaliste, anti-immigration, misogyne et violemment identitaire. Le nom même du mouvement fait référence à la Reconquista chrétienne, processus historique de reconquête des territoires ibériques sur les musulmans, achevé en 1492 avec la prise de Grenade. Le sous-texte est explicite : reprendre le Portugal aux « non-Portugais ethniques ».
La violence du discours, souvent raciste, sexiste et ouvertement suprémaciste, a conduit les services de renseignement à inclure le groupe dans le Rapport annuel de sécurité intérieure dès 2023, le RASI 1. Ce dernier alerte sur des « organisations extrémistes structurées par des jeunes », diffusant une propagande ciblée, habilement mise en forme pour les réseaux numériques, notamment Telegram et TikTok.
Une stratégie numérique et de terrain bien huilée
Le modèle d’action de Reconquista repose sur un double levier. D’un côté, des actions de rue spectaculaires, souvent provocatrices, filmées et montées pour nourrir leur chaîne numérique. De l’autre, une diffusion intensive de contenus idéologiques, alimentés par des références identitaires européennes, des figures comme Andrew Tate, ou encore des plateformes comme Radio Genoa. Les vidéos de leur série A Grande Invasão (18 épisodes tournés à travers tout le pays) illustrent leur obsession : convaincre l’opinion portugaise que le pays est victime d’un processus de substitution démographique, le fameux « grand remlacement » !.
Cette stratégie se déploie autour d’un storytelling apocalyptique : criminalité supposée des immigrés, abus sociaux, menaces culturelles et effondrement civilisationnel. L’objectif n’est pas seulement de choquer, mais de nourrir un biais de confirmation dans une partie de l’électorat.
Des liens ambigus avec le parti Chega

Officiellement sans affiliation politique, Reconquista affiche pourtant une proximité assumée avec le parti Chega et sa jeunesse militante. Le vice-président du parti, Pedro Frazão, a lui-même envoyé un message vidéo au congrès du groupe, qualifiant Reconquista d’ »allié ». Plusieurs figures locales de la Juventude Chega participent aux actions du groupe, même si certains membres du parti ont exprimé des réserves face à la misogynie extrême d’Afonso Gonçalves.
Le politologue Vicente Valentim explique cette logique par le besoin, pour certains partis, de s’appuyer sur des courroies de transmission plus extrémistes sans les intégrer officiellement, évitant ainsi toute responsabilité directe. D’autres observateurs, comme Riccardo Marchi, relativisent cependant la dangerosité structurelle du mouvement, estimant que sa capacité de nuisance reste marginale à ce stade.
Une rhétorique toxique et un profil radicalisé
Le discours porté par les fondateurs ne laisse guère de doute sur leur positionnement idéologique. Afonso Gonçalves se revendique ouvertement raciste, misogyne, transfobe, ultranationaliste. Dans ses vidéos, il réclame la fin du suffrage féminin, la peine de mort pour les femmes ayant avorté, l’expulsion massive d’immigrés, et la suppression des droits sociaux pour les familles non traditionnelles. Sa fascination pour Adolf Hitler est documentée, jusqu’à des mises en scène photographiques mimant le dictateur nazi.
Alexandre Gazur, cofondateur et ex-délégué du Chega à Viseu, relaie de son côté des contenus antisémites, négationnistes, ou issus de figures néonazies comme Nick Fuentes ou Andrew Anglin. Ensemble, ils construisent une narration profondément violente, particulièrement hostile envers les femmes, les personnes LGBT+ et les immigrés brésiliens, souvent visés par des messages haineux mêlant xénophobie, sexualisation et mépris social.
Une influence croissante chez les jeunes radicalisés
Avec une moyenne d’âge autour de 23 ans, les militants de Reconquista sont majoritairement de jeunes hommes blancs, actifs sur les réseaux sociaux, et souvent attirés par une virilité réactionnaire qui associe musculation, rejet du féminisme et nostalgie d’un ordre hiérarchique masculin. Le groupe utilise une communication visuelle modernisée, appuyée par un web designer et des stratégies de viralisation. Sa série A Grande Invasão, diffusée juste avant les législatives de 2024, visait clairement à influencer le climat politique en faveur des thèses de Chega.
Des chercheurs en radicalisation, comme Cátia Moreira de Carvalho, alertent sur la dangerosité de ces groupes qui réactivent des idéologies toxiques à destination de jeunes en quête d’identité. La misogynie, notamment, est l’un des piliers de recrutement, à travers une revalorisation fictive de la masculinité blessée, en opposition à l’égalité des genres.
Une réponse encore timide face à une radicalisation active
Les autorités portugaises ont commencé à surveiller les agissements du groupe, mais les limites du droit et de la modération sur les réseaux rendent difficile l’éradication de ces discours. Bien que plusieurs comptes aient été suspendus, d’autres réapparaissent sous de nouvelles formes. L’utilisation de dons anonymes en cryptomonnaies, le contournement des règles de contenu et la diffusion dans des zones grises juridiques compliquent les interventions directes.
Heidi Beirich, cofondatrice du Global Project Against Hate and Extremism (GPAHE) 2, souligne que le danger ne vient pas tant du nombre de militants que de leur influence sur la violence politique et les crimes de haine. L’exposition médiatique et numérique d’un groupe comme Reconquista risque à terme de faire évoluer la fenêtre d’Overton, en rendant acceptables des idées autrefois impensables.
Une bataille culturelle à long terme
Le combat contre des groupes comme Reconquista ne se résume pas à une réaction judiciaire ponctuelle. Il implique une vigilance politique, éducative, culturelle. Les mouvements suprémacistes jouent sur des angoisses identitaires, des peurs démographiques, des fantasmes virilistes, et les amplifient à travers une narration pseudo-historique et une esthétique paramilitaire.
Face à cela, la réponse passe autant par l’éducation aux médias, la formation citoyenne et la réaffirmation des valeurs démocratiques, que par la régulation des plateformes. Le Portugal, longtemps épargné par les dérives identitaires radicales visibles ailleurs en Europe, voit aujourd’hui apparaître un activisme d’un genre nouveau, bien plus organisé, internationalisé et stratégiquement dangereux.
La question n’est donc pas seulement de savoir ce qu’est le groupe Reconquista. Elle est aussi de comprendre comment une société démocratique peut faire face, sans céder à la panique, mais sans non plus sous-estimer les signaux faibles d’une extrême droite qui n’a plus peur de dire son nom.







