Dans les travées silencieuses du sanctuaire de Fátima, haut lieu spirituel du Portugal, les voix réunies lors du premier Forum sur les migrations 1 ont résonné avec une gravité inhabituelle. Loin des prières traditionnelles ou des processions pieuses, c’est un autre message qui a été porté par la Conférence épiscopale portugaise (CEP) 2 : celui d’un danger grandissant pour la dignité humaine. À travers des mots mesurés mais fermes, l’Église catholique a dénoncé une dégradation préoccupante de l’image des migrants dans l’espace public, en particulier auprès de la jeunesse. Une prise de parole rare, mais urgente, dans un contexte européen où les discours xénophobes se banalisent. À l’heure où certains réduisent l’Église à un acteur “traditionnaliste”, parfois associé aux réflexes les plus frileux, c’est pourtant elle qui alerte aujourd’hui sur la dérive inquiétante des discours anti‑migrants au Portugal.
La parole qui blesse : les migrants devenus cibles ordinaires
« La discrimination s’est normalisée dans l’espace public et politique », lit-on dans les conclusions du Forum, réunissant évêques, agents pastoraux, congrégations religieuses et acteurs de terrain impliqués dans les dynamiques migratoires. Cette affirmation n’est pas une formule théorique. Elle désigne une réalité tangible : des propos dépréciatifs et des récits mensongers sur les migrants circulent de plus en plus librement dans les médias, les réseaux sociaux et même dans les discours institutionnels. Ce climat favorise l’hostilité, creuse les divisions et affaiblit les repères moraux d’une société qui se veut inclusive.
Plus inquiétant encore, selon les observations de l’Église, cette dégradation est particulièrement marquée chez les jeunes. « Elle est alimentée par une communication plus efficace des groupes extrémistes », souligne le rapport. Les stéréotypes, la peur de l’autre et les visions identitaires y gagnent du terrain, tandis que l’écoute et l’ouverture reculent.
Les fractures de l’accueil : habitat, santé, éducation
Au-delà des perceptions, les faits confirment la fragilité du quotidien migratoire au Portugal. Le Forum rappelle les obstacles structurels auxquels sont confrontés les migrants : l’accès au logement digne, aux soins de santé, à l’éducation reste difficile, souvent entravé par des barrières administratives, des discriminations indirectes ou un manque de coordination entre les services.
Le regroupement familial, pourtant fondamental pour garantir une vie stable, reste complexe. Sa limitation, selon l’Église, constitue « une menace pour la dignité de la personne humaine » et compromet la cohésion sociale. Une inclusion incomplète alimente les tensions, isole les individus et accroît les inégalités.
Un appel à une parole courageuse et visible
Face à cette situation, l’Église catholique portugaise estime qu’elle ne peut se contenter de paroles discrètes ou de gestes caritatifs isolés. Elle réclame une présence affirmée dans l’espace public, et une stratégie de communication claire pour défendre les migrants et réfuter les fausses vérités. Replacer les principes évangéliques au centre du débat, sans crainte de heurter les nouvelles sensibilités politiques, devient un devoir moral et spirituel.
Cette stratégie appelle aussi à un changement de posture : ne plus parler « à la place de », mais « avec ». Donner la parole aux migrants, leur permettre de partager leurs besoins, leurs histoires, leurs aspirations. Car une société juste ne peut se construire que si ceux qui la rejoignent participent aux décisions qui les concernent.
Travailler ensemble : vers une nouvelle culture de l’accueil
Les participants au Forum insistent également sur l’importance de travailler en réseau. Pour répondre aux défis du phénomène migratoire, il est indispensable de créer des synergies entre les institutions ecclésiales et les structures de la société civile. Cela suppose la mise en place d’équipes pluridisciplinaires, la mutualisation des ressources, et une formation commune à la diversité culturelle et humaine.
L’objectif n’est pas seulement d’accueillir, mais de bâtir une culture nouvelle, où le migrant n’est pas vu comme une charge ou un problème à résoudre, mais comme une richesse humaine, sociale et spirituelle. Dans un monde traversé par les exils, le changement climatique, les conflits et les espoirs, cette culture de l’accueil est peut-être la seule réponse pérenne.
Un rôle historique à assumer dans un Portugal en mutation
Au Portugal, pays historiquement façonné par les migrations, des grands départs du XXe siècle aux vagues d’arrivées récentes, le moment est venu de réaffirmer des valeurs universelles. L’Église, par sa présence dans les quartiers populaires, dans les écoles, les paroisses et les lieux d’écoute, peut jouer un rôle unique. En refusant la banalisation du rejet, en défendant la dignité de chacun, elle se place dans la continuité de son engagement ancestral. Mais cette fois, elle le fait avec un message renouvelé : l’inclusion n’est pas une option morale, c’est une exigence collective.
De Fátima à Lisbonne, de Porto à Faro, ce cri discret, porté par les voix de 70 représentants lors du Forum, résonne comme un appel à la responsabilité. Il rappelle que l’humanité d’un peuple se mesure aussi à la manière dont il traite ceux qui frappent à sa porte.
- Forum sur les migrations 2025 : https://www.conferenciaepiscopal.pt/v1/forum-migracoes-(…)-fenomeno-migratorio-no-pais/ ↩︎
- Conferência Episcopal Portuguesa : https://www.conferenciaepiscopal.pt/v1/ ↩︎







