À l’heure où l’Europe tente d’harmoniser ses politiques sociales, le Portugal marque ce 17 novembre le Jour national de l’égalité salariale, une date symbolique qui révèle des inégalités bien plus profondes que ce que laissent paraître les chiffres officiels. Dans un pays où le progrès social a souvent été brandi comme une réussite nationale, les données récentes jettent une lumière crue sur la persistance d’un déséquilibre entre hommes et femmes dans le monde du travail.
Une réalité statistique encore trop édulcorée
Selon les indicateurs du gouvernement portugais, les femmes travaillent en moyenne 46 jours « gratuitement » par an, à salaire égal avec les hommes. Mais l’Observatório Género, Trabalho e Poder 1 alerte sur une réalité plus sombre : en tenant compte de facteurs comme l’âge, la scolarité et l’ancienneté, la véritable disparité grimpe à 17,5%, prolongeant cette période symbolique de non-rémunération à 64 jours. Autrement dit, c’est comme si les femmes portugaises cessaient d’être payées à partir du 29 octobre.
C’est comme si les femmes portugaises cessaient d’être payées à partir du 29 octobre
En traduisant ces pourcentages en montants réels, l’écart prend une dimension plus tangible : selon les données de l’étude 2, le salaire mensuel brut moyen des hommes au Portugal s’élevait à environ 1 423 euros, contre 1 214 euros pour les femmes, soit une différence de 209 euros par mois (données de 2023). Rapportée à l’année, cette disparité atteint plus de 2 500 euros, un écart non négligeable qui peut représenter plusieurs mensualités de loyer ou de frais de garde. Cette fracture salariale reste marquée même à poste équivalent, et s’accentue souvent avec l’âge ou dans les emplois qualifiés, où les écarts relatifs se creusent davantage.
Pour la sociologue Sara Falcão Casaca, cette situation résulte moins d’écarts explicables que de discriminations structurelles ancrées. En effet, près de 71% des écarts salariaux demeurent sans justification apparente, illustrant un plafond de verre encore bien tangible dans les entreprises portugaises, notamment les plus grandes et les plus qualifiées.
Des réformes sociales sous tension
Dans ce contexte, les réformes proposées par le gouvernement en matière de droit du travail suscitent l’inquiétude. Certaines mesures en discussion risqueraient de fragiliser davantage les femmes, notamment les plus précaires. L’allongement des contrats à durée déterminée, la suppression de la réintégration obligatoire en cas de licenciement abusif, souvent appliquée aux femmes enceintes ou en congé maternité, ou encore la remise en cause des droits liés à l’aménagement du temps de travail familial, sont perçus comme de possibles reculs sociaux.
À cela s’ajoutent les risques associés à la flexibilisation des horaires : pour celles qui élèvent seules leurs enfants ou assurent la majorité des tâches domestiques, les gardes alternées ou le travail de nuit peuvent vite se transformer en impasse professionnelle.
Une directive européenne ignorée ?
La CGTP 3, principale confédération syndicale portugaise, accuse le gouvernement de retarder volontairement l’application de la Directive européenne sur la transparence salariale 4. Son objectif est pourtant clair : lever le voile sur les écarts de rémunération, souvent maintenus dans l’opacité, et donner aux salariées les outils juridiques pour contester les inégalités.
Pour la Commission pour l’égalité entre femmes et hommes de la CGTP-IN 5, il est impératif de renverser la tendance : revaloriser les salaires, réformer les règles sur la négociation collective, garantir des données statistiques sexuées sur toute la durée de vie active et à la retraite. Sans ces instruments, la lutte pour l’égalité salariale reste un combat à l’aveugle.
Un combat sociétal au-delà du marché du travail
Au-delà de la question salariale, c’est toute une organisation sociale que dénoncent les militantes de l’égalité. L’absence d’un véritable partage des tâches parentales, le manque de politiques éducatives intégrant la notion d’égalité dès l’école, ou encore la vulnérabilité des femmes migrantes, handicapées ou issues de minorités, pointent une discrimination multiple et systémique.
Ce 17 novembre, les statistiques rappellent que pour des milliers de femmes, 2 mois de travail annuel ne sont pas rémunérés à leur juste valeur. Et que derrière chaque pourcentage se cache une réalité humaine : une mère célibataire contrainte de refuser une promotion faute de solutions de garde, une cadre à haut niveau forcée d’adapter sa carrière pour concilier vie familiale et emploi, une jeune diplômée payée moins qu’un collègue masculin à poste égal.
Un impératif de transparence et de volonté politique
La voie vers une véritable égalité professionnelle passe par une volonté politique ferme, des lois contraignantes, des audits salariaux réguliers et un changement culturel profond. C’est un chantier de longue haleine que le Portugal ne peut plus repousser. Le symbole des 64 jours ne doit plus être un rappel annuel, mais une urgence quotidienne à corriger.
- Observatório Género, Trabalho e Poder : https://www.iseg.ulisboa.pt/genero-trabalho-poder/ ↩︎
- Sara Falcão Casaca : https://www.iseg.ulisboa.pt/genero-trabalho-poder/wp-content/uploads/sites/26/2025/11/Drhm_gpg25.pdf ↩︎
- CGTP : https://www.cgtp.pt/ ↩︎
- Directive européenne sur la transparence salariale : https://entreprendre.service-public.gouv.fr/actualites/A18526 ↩︎
- CIMH : https://www.cgtp.pt/cgtp-in/organizacoes-especificas/comissao-de-igualdade-mulheres-homens ↩︎







