Le Portugal s’est réveillé en état de choc après l’accident du funiculaire de la Glória 1, à Lisbonne, survenu le 3 septembre. Ce drame, qui a coûté la vie à 16 personnes et fait 21 blessés, dont une Française, rappelle brutalement que même les moyens de transport réputés les plus fiables ne sont pas exempts de risques. L’hypothèse d’une rupture de câble 2 est évoquée, mais l’enquête judiciaire ouverte devra en établir les causes exactes.
L’incident n’efface pas une réalité partagée par les experts : les funiculaires demeurent, avec les ascenseurs, parmi les modes de transport collectif les plus sûrs au monde. Leur architecture simple, deux cabines reliées par un câble, l’une montant quand l’autre descend, en fait un système robuste et peu énergivore.
Un symbole de Lisbonne, frappé par la tragédie

L’Elevador da Glória n’était pas seulement un moyen de transport quotidien entre la place des Restauradores et le Bairro Alto. Il représentait aussi l’un des emblèmes visuels de Lisbonne, photographié par des millions de touristes chaque année. Avec ses trois millions de passagers annuels, il incarnait un trait d’union entre la fonction utilitaire et la valeur patrimoniale.
« Il a percuté un bâtiment avec une force brutale et s’est écrasé comme une boîte en carton », a témoigné une habitante auprès de la chaîne SIC. Les images, choquantes, ont conduit à la suspension immédiate des 3 autres funiculaires anciens de la capitale (Graça, Lavra et Bica) le temps des inspections.
La sécurité des funiculaires passée au crible

Malgré l’émotion, les spécialistes appellent à la nuance. « C’est un des moyens de transport collectif les plus sûrs au monde derrière l’ascenseur », rappelait jeudi Gilles Dansart, expert ferroviaire, sur France Inter.
La raison ? Le principe du contrepoids, éprouvé depuis 5 siècles. Les cabines équilibrent mutuellement leur charge, réduisant l’effort mécanique à compenser par le moteur. Celui-ci ne fait qu’ajuster les pertes liées aux frottements. À cela s’ajoutent des freins modernes, capables de bloquer instantanément la cabine en cas de défaillance.
Les câbles, soumis à des contrôles réguliers, sont conçus pour résister à des charges bien supérieures à celles transportées. Quant aux normes européennes, elles imposent des inspections strictes, à l’image de la directive 2000/9/CE 3 qui encadre la sécurité des téléphériques et funiculaires.
Un fonctionnement simple mais ingénieux

Le principe de fonctionnement d’un funiculaire est le même que celui d’un ascenseur, explique Mário Vaz, de l’université de Porto. Il repose sur la logique du contrepoids. Dans le cas de la Glória, deux véhicules sont reliés par un câble : pour qu’il y ait mouvement, celui qui descend doit être plus lourd que celui qui monte. Ce poids supplémentaire, s’il n’est pas atteint naturellement par le nombre et le poids des passagers, est compensé par l’électricité ou, comme dans le cas emblématique du Bom Jesus de Braga, par un système hydraulique séculaire. Ces ouvrages ont d’ailleurs été conçus par la même personne : l’architecte Raoul Mesnier Ponsard.
Des accidents rares mais spectaculaires
L’histoire des funiculaires est jalonnée de quelques drames. L’incendie de Kaprun, en Autriche, en 2000, avait causé 155 morts dans un tunnel. À Los Angeles, le funiculaire Angels Flight a déraillé en 2001, faisant un mort. Ces catastrophes restent exceptionnelles et tiennent souvent à un défaut d’entretien ou à des conditions spécifiques, rappellent plusieurs études.
En Europe, près de 80 funiculaires sont en service aujourd’hui, de Lyon à Montmartre en passant par les Alpes suisses. Leur taux d’accidentologie demeure extrêmement bas comparé à d’autres modes de transport urbains.
Entre modernisation et patrimoine

Le drame de Lisbonne soulève toutefois une question : faut-il moderniser en profondeur ces infrastructures parfois centenaires ? Pour le professeur Mário Vaz, « il ne s’agit pas de les remplacer, mais de les mettre à jour technologiquement ». Des systèmes de freinage électrique d’urgence, des capteurs de surcharge ou d’accélération, ou encore une meilleure estimation du cycle de vie des câbles sont autant de pistes évoquées par les ingénieurs. Il précise que des systèmes tout aussi anciens, comme les tramways de Porto, ont été équipés il y a une dizaine d’années d’un système de freinage électrique d’urgence.
Il souligne également que le câble, élément central, doit être « suivi avec le plus grand soin ». Des estimations du nombre de cycles (allers-retours) qu’il peut supporter doivent être réalisées, car ceux-ci varient en fonction de la charge à chaque cycle : plus la charge est lourde, plus la durée de vie du câble est réduite. Ce qui compte, ce n’est pas le nombre de passagers, mais leur poids, et même leur position (assis ou debout) ou leurs mouvements à l’intérieur du funiculaire, ce qui augmente la charge.
La modernisation est déjà à l’œuvre : le funiculaire de Graça, resté inactif pendant plus d’un siècle, a été entièrement reconstruit et inauguré en 2024 dans une version contemporaine. Équipé de cabines panoramiques et intégré au plan d’accessibilité de la colline du Castelo, il illustre la manière dont il est possible de conjuguer patrimoine et innovation, en respectant l’identité historique tout en offrant davantage de sécurité et de confort aux usagers.
Les experts rappellent que la sécurité ne dépend pas seulement du design mais surtout d’une maintenance irréprochable. L’équilibre délicat consiste à préserver l’identité patrimoniale de ces véhicules, tout en intégrant les technologies les plus récentes.
Un avenir durable
Au-delà des enjeux de sécurité, les funiculaires s’inscrivent dans la logique d’une mobilité urbaine durable. Alimentés à l’électricité, et parfois même capables de régénérer de l’énergie, comme certains modèles suisses, ils contribuent à réduire le recours à la voiture dans des zones à forte déclivité.
À Lisbonne comme ailleurs, ils jouent un rôle social en facilitant les déplacements des personnes âgées ou à mobilité réduite. Mais ils sont aussi devenus des atouts touristiques et culturels, partie intégrante du paysage urbain.
La tragédie du 3 septembre rappelle l’urgence d’une vigilance constante. Mais elle ne doit pas occulter l’évidence : les funiculaires, à condition d’être entretenus et modernisés, restent l’un des moyens les plus sûrs et les plus emblématiques de relier les hauteurs des villes aux vallées.







