Dans les rues de Viana do Castelo, l’or n’est pas seulement enfermé dans les vitrines des joailliers. Une fois par an, il recouvre littéralement les poitrines de centaines de femmes, associé à des costumes dont les couleurs racontent les villages, les familles et les générations du Haut-Minho. Ce mercredi, elles étaient 1000 à participer au Desfile da Mordomia, l’un des rendez-vous les plus spectaculaires de la Romaria de Nossa Senhora d’Agonia. Devant plusieurs milliers de personnes massées le long du parcours, les participantes ont défilé avec des bijoux familiaux dont la valeur cumulée se chiffre en millions d’euros. Mais réduire cette procession à une extraordinaire démonstration de richesse ferait manquer l’essentiel : à Viana, chaque pièce d’or peut être une mémoire portée sur soi.
Le spectacle possède quelque chose d’immédiatement saisissant. Les étoffes rouges, vertes, bleues ou noires répondent aux reflets des chaînes, des colliers et des imposants cœurs traditionnels ; derrière cette profusion, pourtant, aucune participante n’est exactement semblable à sa voisine. Les costumes changent selon les paroisses, les circonstances auxquelles ils étaient historiquement destinés et parfois l’histoire familiale de celles qui les portent. Le Desfile da Mordomia est ainsi moins un défilé uniforme qu’un immense portrait vivant de la culture populaire du Minho.
À Viana do Castelo, un défilé qui vaut des millions

L’édition 2026 avait quelque chose d’exceptionnel par ses dimensions. Les 1000 places disponibles ont été réservées en seulement deux jours, selon VianaFestas, l’association organisatrice de la Romaria. Parmi les participantes, 766 viennent de la municipalité de Viana do Castelo, tandis que 181 sont originaires d’autres communes portugaises. 53 autres représentent la diaspora, preuve que cette tradition voyage désormais bien au-delà des frontières du Haut-Minho.
Le long du parcours, la foule avait commencé à prendre position plusieurs heures auparavant. Le défilé traverse le cœur de Viana do Castelo avant de rejoindre le Largo de São Domingos ; les groupes de tambours ouvrent la marche et annoncent l’arrivée des femmes en costume. Certaines participent depuis des décennies, d’autres découvrent cette étrange sensation d’avancer sous le regard de milliers de spectateurs.
Les bijoux s’accumulent parfois sur plusieurs rangées jusqu’à recouvrir une grande partie du buste,
Et puis il y a l’or. Beaucoup d’or. Les bijoux s’accumulent parfois sur plusieurs rangées jusqu’à recouvrir une grande partie du buste, créant cette silhouette immédiatement reconnaissable des grandes fêtes traditionnelles du Minho. Collectivement, les mille participantes portent plusieurs millions d’euros de bijoux, ce qui explique également l’important dispositif de sécurité déployé pendant la manifestation.
Pour autant, la valeur financière raconte assez mal ce qui se joue dans les rues. Une pièce ancienne héritée d’une grand-mère peut compter davantage pour sa propriétaire que sa valeur chez un joaillier ; certaines parures ont traversé plusieurs générations et ne ressortent que pour les grandes occasions. Sous les yeux du public, c’est donc aussi une partie du patrimoine privé des familles qui devient, pendant quelques heures, patrimoine collectif.
Pourquoi les femmes de Viana portent-elles autant d’or ?

L’association entre le Minho et les bijoux en or plonge profondément dans l’histoire sociale de la région. L’accumulation de chaînes, de médailles, de boucles et de pendentifs a longtemps constitué une manière visible d’afficher une certaine prospérité, mais aussi de conserver une richesse transmissible. L’or pouvait accompagner les grandes étapes de la vie familiale et passer ensuite d’une génération à la suivante.
Parmi ces bijoux, le célèbre coração de Viana (cœur de Viana) est devenu l’un des symboles les plus facilement identifiables de l’orfèvrerie portugaise. Les parures peuvent également associer différents colliers, chaînes, médailles et pièces travaillées selon des techniques traditionnelles. Portés ensemble, ces éléments produisent l’impression d’une véritable armure d’or posée sur les étoffes du costume.
Cette profusion ne doit toutefois pas être comprise comme un uniforme imposant la même quantité de bijoux à chacune. Les compositions diffèrent selon le costume, les traditions familiales et les pièces disponibles. Certaines femmes portent un patrimoine transmis au sein de leur famille ; d’autres constituent leur parure progressivement ou empruntent des éléments dans leur entourage. C’est précisément cette diversité qui donne au cortège son caractère spectaculaire.
La « chieira », une fierté difficile à traduire

À Viana do Castelo, un mot revient lorsqu’il faut expliquer pourquoi on accepte le poids du costume, la chaleur estivale et les longues heures de préparation : la « chieira ». Le terme évoque à la fois la fierté, l’assurance et une forme de plaisir assumé à se montrer dans ses plus beaux atours. Dans le contexte de la Romaria, il prend une dimension collective : on ne porte pas seulement un costume pour soi, mais pour représenter une famille, une paroisse et une tradition.
Rosa Correia en fournit une illustration presque parfaite. À 78 ans, cette habitante de Darque continue de participer au défilé après une vingtaine d’années de présence. Elle y marche désormais avec sa petite-fille de 16 ans, qui a commencé à défiler à 14 ans, l’âge minimum requis. La transmission se fait alors physiquement, dans la même rue et sous les mêmes applaudissements.
Cette continuité n’est pourtant jamais automatique. Les goûts changent, certaines générations s’éloignent des traditions familiales, tandis que d’autres les redécouvrent. C’est aussi ce qui donne toute sa valeur à la présence d’adolescentes parmi des femmes ayant parfois plusieurs décennies de défilés derrière elles. La tradition reste vivante précisément parce qu’elle doit continuellement être choisie à nouveau.
Elle survit également à la distance. Letícia Portela, âgée de 15 ans, est née au Portugal mais a grandi en France ; elle participait pour la première fois en portant le costume vert de Geraz do Lima. Elly Barbosa, 25 ans, est quant à elle née et vit dans le New Jersey, aux États-Unis, tout en entretenant ses racines portugaises au sein d’un groupe folklorique. Pour ces jeunes femmes de la diaspora, revêtir le costume à Viana permet de matérialiser une appartenance que plusieurs milliers de kilomètres pourraient autrement rendre abstraite.
Cette diversité générationnelle explique en partie la puissance visuelle du cortège. Le Desfile da Mordomia n’est ni une reconstitution historique jouée par des figurants, ni un spectacle folklorique uniquement destiné aux visiteurs. Les femmes qui avancent dans les rues portent une tradition à laquelle elles sont personnellement attachées ; le public vient précisément assister à cette démonstration de fierté collective.
Un défilé créé en 1968 à partir d’une tradition plus ancienne
Le Desfile da Mordomia sous sa forme actuelle est relativement récent. Il est né en 1968 à l’initiative de l’ethnographe Amadeu Costa, qui s’est inspiré des anciens cortèges de mordomas des paroisses de la municipalité. Ces jeunes femmes investies d’un rôle dans l’organisation des fêtes religieuses se rendaient notamment en ville pour présenter leurs salutations aux autorités civiles et religieuses.
Plus d’un demi-siècle après sa création, le défilé conserve cette référence tout en réunissant aujourd’hui une variété remarquable de tenues. On y rencontre notamment les Trajes à Vianesa, les costumes de Mordoma, mais aussi les habits de fête de Ribeira, de Morgada ou de cérémonie, auxquels s’ajoutent différentes façons de se vêtir propres aux paroisses du territoire.
Cette histoire explique aussi pourquoi le rendez-vous mérite d’être distingué de l’ensemble de la Romaria de Nossa Senhora d’Agonia. Le Desfile da Mordomia n’est qu’un des grands moments d’une célébration beaucoup plus vaste, qui associe manifestations religieuses, traditions maritimes, musique, costumes et cortèges populaires. Les festivités attirent chaque année un public considérable à Viana do Castelo.
Viana do Castelo continue de vivre au rythme de la Romaria
Le défilé des mille femmes ne marque pas la fin des célébrations. Les costumes et l’or retrouvent rapidement les rues à l’occasion des autres grands rendez-vous de la Romaria, tandis que la dimension religieuse reprend une place centrale avec la procession associée à Nossa Senhora d’Agonia. La relation de Viana do Castelo avec l’océan et les communautés de pêcheurs apparaît alors beaucoup plus directement.
Le Cortejo Histórico e Etnográfico offre un autre temps fort consacré aux traditions et aux costumes du territoire. Pendant plusieurs jours, la ville change ainsi de rythme et accueille une population très supérieure à celle qu’elle connaît habituellement. Sur l’ensemble des festivités, la Romaria attire chaque année plus d’un million de personnes, selon les chiffres communiqués autour de l’événement.
Mais le Desfile da Mordomia conserve une identité particulière au sein de cette immense fête. Il suffit d’observer une grand-mère et sa petite-fille avancer ensemble, couvertes de bijoux parfois transmis depuis plusieurs générations, pour comprendre pourquoi. À Viana do Castelo, l’or attire d’abord le regard ; derrière son éclat se révèle surtout une histoire de transmission, d’appartenance et de « chieira ».
Photo à la une : Americo Dias 2025







