Les Portugais gagnent en moyenne davantage qu’il y a cinq ans et, sur le papier, leur pouvoir d’achat a même progressé. Pourtant, ce constat statistique peut sembler bien éloigné de la réalité ressentie au moment de remplir un caddie. Depuis septembre 2021, les salaires ont augmenté plus rapidement que l’inflation générale au Portugal, mais la majorité des produits alimentaires étudiés ont connu une hausse encore plus forte.
Selon une analyse publiée par Expresso à partir des données de l’Institut national de la statistique (INE), l’inflation cumulée atteint 22,6 % depuis septembre 2021, tandis que le salaire moyen a progressé d’environ 29 % sur une période comparable. En tenant compte de l’inflation, le salarié portugais moyen dispose donc aujourd’hui d’un pouvoir d’achat supérieur d’environ 6 % à celui de 2021.
Mais cette moyenne masque de profondes différences entre les dépenses. Et c’est précisément au supermarché, là où les ménages constatent les prix semaine après semaine, que le décalage est le plus spectaculaire.
Les salaires ont progressé d’environ 29 % depuis 2021

La progression des salaires a fini par compenser le choc inflationniste provoqué à partir de 2022. Le chemin a toutefois été long. Cette année-là, lorsque l’inflation avait atteint des niveaux à deux chiffres, le salaire de base moyen avait perdu environ 5 % de son pouvoir d’achat réel en une seule année.
Ce n’est qu’en 2024 que les salaires ont retrouvé, en moyenne, le pouvoir d’achat qu’ils possédaient avant cette période de forte inflation. Aujourd’hui, le gain réel atteint environ 6 % par rapport à 2021, soit à peine plus de 1 % par an en moyenne.
Cette évolution est elle-même très inégale selon les professions. Les salariés de l’agriculture, de la santé ou de la restauration ont notamment bénéficié de progressions réelles supérieures à la moyenne, en partie sous l’effet des différentes revalorisations du salaire minimum. À l’inverse, dans certains secteurs où les rémunérations sont plus élevées, notamment la banque et l’énergie, les salaires réels resteraient inférieurs à leur niveau de 2021.
Au supermarché, 17 aliments sur 24 ont augmenté plus vite que les salaires
C’est lorsqu’on quitte les moyennes générales pour observer les dépenses quotidiennes que le tableau change. Expresso a étudié l’évolution des prix de 46 biens et services considérés comme essentiels, allant de l’alimentation au logement en passant par l’énergie et les médicaments.
Près de la moitié ont augmenté davantage que les salaires. Mais la très grande majorité de ces fortes hausses se concentre dans l’alimentation : sur 24 produits alimentaires étudiés, 17 ont vu leur prix progresser plus rapidement que les rémunérations.
Cette évolution intervient alors que le coût du panier alimentaire demeure particulièrement élevé. Comme nous l’indiquions récemment, un panier de produits alimentaires essentiels atteint désormais près de 256 euros au Portugal.
Le constat permet ainsi de comprendre pourquoi l’amélioration du pouvoir d’achat mesurée dans les statistiques peut rester difficilement perceptible pour de nombreux ménages : les dépenses auxquelles ils sont confrontés le plus régulièrement ne suivent pas nécessairement l’inflation moyenne.
Bacalhau, œufs, lait : certaines hausses atteignent 50 à 100 %

Le cas le plus spectaculaire concerne la catégorie des poissons séchés ou fumés, dans laquelle entre notamment le bacalhau. Son prix a plus que doublé depuis septembre 2021 et continue d’augmenter fortement : sur la seule dernière année, la hausse approche 25 %.
À quelques semaines des fêtes de fin d’année, l’évolution est particulièrement sensible au Portugal, où la morue reste étroitement associée au repas traditionnel de Noël.
Les œufs ont eux aussi connu une progression impressionnante. Un achat qui représentait 10 euros en 2021 coûterait aujourd’hui environ 18,60 euros, soit une augmentation proche de 86 %. Les haricots verts et les petits pois figurent également parmi les produits ayant enregistré les plus fortes progressions.
D’autres aliments très courants ont augmenté d’environ 50 % en cinq ans. C’est notamment le cas du lait, des pommes de terre et de certaines viandes.
Quand l’inflation ralentit, les prix ne redescendent pas nécessairement
Ces chiffres permettent aussi de comprendre une confusion fréquente autour de l’inflation. Depuis les sommets enregistrés après 2022, le rythme d’augmentation de nombreux prix alimentaires a fortement ralenti. Pour certains produits comme les œufs, le lait ou les pommes de terre, leur évolution sur la dernière année est même devenue très faible.
Mais une inflation plus faible ne signifie pas que les prix reviennent à leur niveau précédent. Elle indique seulement qu’ils augmentent désormais moins rapidement.
L’exemple des œufs est particulièrement parlant : si un panier qui coûtait 10 euros en 2021 atteint 18,60 euros aujourd’hui et reste ensuite à ce niveau, son inflation devient nulle. Le consommateur continue pourtant à payer 86 % de plus qu’en 2021.
C’est notamment ce phénomène d’accumulation des hausses qui explique pourquoi le ralentissement de l’inflation peut mettre du temps à être ressenti dans le budget quotidien des ménages.
Hors du supermarché, la situation est plus contrastée

Pour les autres dépenses essentielles, l’écart avec les salaires apparaît moins systématique. Les loyers ont augmenté à un rythme relativement proche de celui des rémunérations sur la période étudiée, tandis que l’électricité et l’eau ont progressé moins rapidement. Le gaz, qu’il soit distribué par réseau ou vendu en bouteille, fait en revanche exception.
Les services liés aux loisirs et au tourisme ont connu des hausses importantes. Les hôtels et les voyages organisés coûtent nettement plus cher qu’en 2021, même si la comparaison est particulière puisque les prix étaient encore affectés à cette époque par la pandémie. Les restaurants ont également enregistré une augmentation importante.
Quelques dépenses ont au contraire diminué. C’est notamment le cas des crèches, avec l’extension progressive de la gratuité à partir de 2022, ainsi que de certains abonnements et transports publics bénéficiant de réductions ou de gratuités décidées par les pouvoirs publics.
Pourquoi de nombreux ménages ne ressentent toujours pas le gain de pouvoir d’achat
La différence entre les statistiques générales et l’expérience quotidienne est d’autant plus importante que tous les ménages ne consacrent pas la même proportion de leurs revenus à l’alimentation. Pour les foyers aux revenus les plus faibles, les courses représentent une part beaucoup plus importante du budget disponible.
Une hausse particulièrement forte des produits alimentaires peut donc absorber une partie importante des gains salariaux, même lorsque le salaire moyen progresse davantage que l’indice général des prix.
Et la pression inflationniste n’a pas totalement disparu. En septembre 2026, l’inflation annuelle au Portugal a atteint 3,6 %, son niveau le plus élevé depuis le début de l’année, notamment sous l’effet d’une nouvelle augmentation des carburants.
Les dernières projections n’annoncent par ailleurs qu’un retour progressif vers une inflation proche de 2 %. Banco de Portugal estime que ce niveau ne serait retrouvé qu’en 2028, tandis que le gouvernement prévoit une inflation moyenne de 2,3 % en 2027 et même plus selon le FMI 1.
Le paradoxe portugais est donc moins contradictoire qu’il n’y paraît. En moyenne, les salaires permettent aujourd’hui d’acheter un peu plus qu’en 2021. Mais ils n’ont pas suivi le prix de nombreux produits qui entrent chaque semaine dans le caddie. Pour une partie des ménages, et particulièrement ceux qui consacrent une part importante de leurs revenus à l’alimentation, le retour statistique du pouvoir d’achat peut ainsi rester difficile à percevoir.







