Portugal : les incendies plus dangereux malgré une meilleure maîtrise

Lutte contre le feu dans la forêt

Le Portugal n’a jamais été aussi efficace pour éteindre les incendies, et pourtant ils n’ont jamais été aussi destructeurs. Ce paradoxe, mis en lumière par un rapport récent de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), révèle une réalité plus complexe que les seuls chiffres opérationnels. En 2024, près de 92 % des feux ont été maîtrisés en moins de 90 minutes, un niveau de performance inédit. Mais cette efficacité cache un mécanisme plus insidieux : en éliminant rapidement les petits incendies, le pays favorise l’accumulation de combustible végétal, qui alimente ensuite des feux d’une intensité exceptionnelle lors des épisodes climatiques extrêmes.

Ce phénomène, qualifié de « paradoxe du feu », remet en question une stratégie longtemps centrée sur la rapidité d’intervention. Il souligne une tension structurelle entre le succès immédiat du combat et la gestion à long terme des territoires. Dans un contexte de réchauffement climatique et d’abandon rural, cette contradiction devient l’un des principaux défis pour la prévention des mégafeux.

Une efficacité opérationnelle qui masque un risque croissant

Les moyens engagés dans la lutte contre les incendies ont considérablement augmenté ces dernières années. Entre 2021 et 2024, l’investissement annuel moyen a dépassé 530 millions d’euros, avec un pic à plus de 600 millions en 2024. Ce renforcement des dispositifs a permis d’améliorer significativement la capacité de réaction, avec une majorité d’incendies contenus dans les premières heures.

Mais cette performance repose sur une logique de suppression rapide des foyers, qui produit des effets indirects. En empêchant les feux de faible intensité de jouer leur rôle naturel de régulation, elle favorise une accumulation progressive de biomasse dans des zones souvent peu entretenues. Dans certaines régions, cette charge dépasse désormais 30 tonnes par hectare, un seuil au-delà duquel toute tentative de contrôle devient extrêmement difficile.

Les conséquences apparaissent lors des épisodes climatiques les plus sévères. Sous l’effet de températures élevées, de vents forts et d’une végétation sèche, ces réserves de combustible transforment des départs de feu en incendies majeurs, capables de se propager rapidement et de dépasser les capacités d’intervention. En 2024, quelques dizaines de grands incendies ont ainsi concentré l’essentiel des surfaces brûlées, illustrant la vulnérabilité persistante du système.

Ce déséquilibre entre efficacité immédiate et résilience à long terme constitue aujourd’hui l’un des points critiques de la stratégie nationale. Il révèle les limites d’un modèle centré sur le combat, sans transformation suffisante des paysages.

Un territoire fragmenté et difficile à gérer

megafeu portugal

Au-delà des aspects techniques, le rapport souligne une contrainte structurelle majeure : la transformation du monde rural portugais. En quelques décennies, la population vivant dans les zones rurales est passée de 60 % à environ 5 %, laissant derrière elle des territoires largement abandonnés ou sous-exploités.

Cette évolution s’accompagne d’une fragmentation extrême de la propriété foncière. Le pays compte environ 6,5 millions de parcelles privées, souvent de très petite taille, avec une moyenne inférieure à un hectare. À cela s’ajoute un problème de cadastre : près de 20 % des terrains n’ont pas de propriétaire clairement identifié, ce qui complique fortement la mise en œuvre des obligations de gestion.

Les surfaces traitées sont restées inférieures aux cibles nationales, illustrant l’écart entre les ambitions politiques et les capacités réelles d’intervention

Dans ce contexte, les politiques publiques se heurtent à une difficulté majeure. Les règles de débroussaillage ou de gestion des combustibles sont parfois perçues comme des contraintes administratives éloignées des réalités locales. Leur application reste inégale, et les objectifs fixés en matière d’entretien des terrains sont régulièrement en deçà des attentes.

En 2024, les surfaces traitées sont restées inférieures aux cibles nationales, illustrant l’écart entre les ambitions politiques et les capacités réelles d’intervention sur le terrain. Cette situation limite l’efficacité globale du système, malgré les investissements engagés.

Le paradoxe du feu, révélateur d’un modèle à repenser

Le constat dressé par l’OCDE ne remet pas en cause les progrès réalisés, mais souligne la nécessité d’un changement d’approche. Le succès du dispositif de lutte contre les incendies constitue une avancée importante, mais il ne peut suffire à lui seul à garantir la sécurité des territoires.

Le constat dressé par l’OCDE ne remet pas en cause les progrès réalisés, mais souligne la nécessité d’un changement d’approche

Le développement des mégafeux montre que la prévention doit devenir un axe central, au même titre que le combat. Cela implique une gestion active des paysages, capable de réduire durablement la quantité de combustible disponible. Dans certains cas, des opérations de brûlage contrôlé ou de réduction de biomasse pourraient être nécessaires pour restaurer un équilibre.

Cette évolution suppose également une adaptation du cadre législatif et des incitations économiques. Tant que la gestion des terrains sera perçue comme une contrainte, elle restera difficile à mettre en œuvre à grande échelle. À l’inverse, une approche valorisant les usages économiques des espaces ruraux pourrait contribuer à renforcer leur entretien.

La question du financement constitue un autre enjeu central. Le rapport souligne l’absence de stratégie claire pour la prise en charge des pertes liées aux incendies et le faible recours aux assurances forestières. Une meilleure structuration de ces mécanismes pourrait améliorer la résilience du système.

Plus largement, la coordination entre les différents acteurs reste perfectible. Les récentes évolutions institutionnelles ont parfois créé des chevauchements de compétences, compliquant la lisibilité des politiques publiques et leur mise en œuvre sur le terrain.

Un défi amplifié par le changement climatique

Les projections climatiques renforcent encore l’urgence d’agir. L’augmentation du nombre de jours à risque extrême laisse présager des conditions de plus en plus favorables aux incendies de grande ampleur. Dans ce contexte, les stratégies actuelles pourraient rapidement atteindre leurs limites si elles ne sont pas adaptées.

Le Portugal se trouve ainsi à un moment charnière. Les progrès réalisés dans la lutte contre les incendies constituent une base solide, mais ils doivent s’accompagner d’une transformation plus profonde des politiques de prévention et de gestion des territoires. Sans cette évolution, le paradoxe du feu pourrait continuer à alimenter des catastrophes de plus en plus difficiles à maîtriser.

L’efficacité opérationnelle a permis de franchir une première étape ; la capacité à gérer durablement les paysages déterminera désormais la résilience du pays face aux incendies.

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