Il aura donc fallu attendre l’hiver 2025 pour que le Portugal inscrive noir sur blanc une évidence : conduire un train sous l’emprise de l’alcool ou de stupéfiants n’est pas compatible avec la sécurité ferroviaire. Une évidence, certes ; mais désormais gravée dans la loi, après des mois de débats et de rappels à l’ordre politiques.
Le président de la République, Marcelo Rebelo de Sousa, a promulgué le décret qui interdit formellement aux machinistes d’exercer leurs fonctions sous l’influence d’alcool ou de substances psychotropes. La mesure a été accompagnée d’un renforcement des sanctions, comme pour souligner qu’il ne s’agit pas seulement d’un principe moral, mais bien d’un cadre contraignant, susceptible d’entraîner des pénalités lourdes.
Une interdiction officielle, enfin alignée sur les standards européens

Le texte fixe un seuil maximal d’alcoolémie à 0,2 gramme par litre de sang, présenté comme conforme à ce qui se pratique sur d’autres réseaux ferroviaires européens. Il prévoit également une gradation des amendes selon la gravité de l’infraction, ainsi qu’une actualisation des montants et des taxes dues à l’Institut de la Mobilité et des Transports (IMT). Derrière cette technicité, l’intention est claire : rendre la règle contrôlable, applicable et surtout dissuasive.
Les infractions les plus graves pourront être sanctionnées par des amendes allant de 100.000 à 500.000 euros. Le gouvernement insiste sur un point : avec cette réforme, le Portugal quitterait enfin la position peu enviable d’un pays doté d’un arsenal contreventionnel parmi les plus « légers » d’Europe dans ce domaine. Dans un secteur où la confiance du public est un capital fragile, le signal envoyé se veut net.
« Légiférer sur l’évidence » : l’opposition raille une réforme tardive
Au Parlement, l’opposition n’a pas manqué de pointer la dimension presque absurde de cette annonce. Lors du débat du 29 septembre, plusieurs partis ont accusé l’exécutif de légiférer « sur l’évidence », comme si le pays découvrait soudain, en 2025, que l’alcool et la conduite d’un train n’avaient jamais fait bon ménage. La critique n’est pas seulement moqueuse : elle vise une stratégie politique perçue comme une manière de remplir l’agenda législatif sans affronter le cœur des problèmes.
La secrétaire d’État à la Mobilité, Cristina Pinto Dias, a défendu un texte qui vise, selon elle, à « certifier, unifier et intégrer » une législation morcelée sur la sécurité ferroviaire. Le gouvernement met en avant la cohérence d’ensemble, le renforcement du pouvoir de contrôle de l’Autorité nationale de sécurité ferroviaire et l’idée d’une mise à niveau globale. Mais pour les oppositions, le symbole est embarrassant : interdire l’alcool au poste de conduite ressemble davantage à une correction tardive qu’à une réforme structurante.
Au-delà de l’alcool, les fragilités d’un système ferroviaire sous tension
Car la polémique n’est pas uniquement juridique. Elle touche à l’impression, largement partagée, que les grands chantiers du rail, investissements, fiabilité du réseau, modernisation, conditions de travail, progressent plus lentement que les annonces. Plusieurs députés ont rappelé que la sécurité ferroviaire ne se résume pas à un taux d’alcoolémie, mais qu’elle dépend aussi de l’organisation, de la maintenance et de la capacité à réduire les vulnérabilités quotidiennes d’un système vieillissant.
Le gouvernement, de son côté, souligne que le texte n’a pas vocation à modifier les règles existantes concernant les temps de conduite, les pauses ou les périodes de repos, déjà encadrées par le droit national et communautaire. Reste que l’épisode révèle une tension récurrente : l’écart entre des mesures très symboliques, faciles à défendre publiquement, et des réformes plus coûteuses, plus lentes et politiquement risquées.
Au final, la décision est moins une révolution qu’un rattrapage. Elle actera peut-être, officiellement, la fin des zones grises ; elle n’effacera pas pour autant la question sous-jacente, presque gênante : pourquoi a-t-il fallu attendre décembre 2025 pour interdire l’évidence ?







