L’arrivée à Lisbonne de 15 mères et 18 enfants ukrainiens, proches de soldats tués ou portés disparus au front, n’est pas seulement un geste d’assistance. Elle s’inscrit dans une séquence plus large où l’accueil, le soin psychologique et la promesse d’une parenthèse de sécurité deviennent aussi des signaux politiques. Dans une Europe traversée par la fatigue du conflit et la complexité des arbitrages, le Portugal choisit ici un registre précis : celui de la solidarité civile, capable de dire l’essentiel sans passer par le langage des armes. L’enjeu n’est pas de « faire événement », mais de réaffirmer une ligne ; protéger les plus vulnérables, rappeler la centralité des droits humains, et maintenir l’Ukraine dans le champ visible des responsabilités européennes.
Le Portugal accueille des mères et enfants ukrainiens
Coordonnée par l’association HelpUA.PT 1 avec l’appui du gouvernement portugais, l’initiative s’insère dans le Programme européen de soutien psychologique et culturel aux familles en guerre. Pendant trois semaines, ces familles venues de la région de Tchernihiv, au nord de l’Ukraine, bénéficient d’un encadrement thérapeutique, d’activités civiques et culturelles, et d’un environnement sécurisé, loin des alertes aériennes et de la pression quotidienne. L’objectif affiché est clair : offrir une parenthèse de paix à des enfants dont l’enfance est structurée par la guerre, et à des mères confrontées au deuil, à l’absence ou à l’incertitude.
Dans ce type de programme, le dispositif compte autant que la destination. L’accueil n’est pas uniquement logistique ; il se veut aussi réparateur, dans la mesure où il propose un cadre de stabilité (hébergement, suivi, routine, activités collectives) à des familles habituées aux ruptures. Il s’agit de recréer des repères simples : des journées qui se déroulent sans sirènes, des temps de jeu qui ne sont pas interrompus, des moments de repos qui ne relèvent pas du sursis. Cette simplicité est précisément ce qui fait sens, car elle contraste avec l’ordinaire de la guerre.
La « normalité » comme outil de reconstruction
Pour la ministre portugaise de la Justice, Rita Júdice, présente à l’aéroport lors de l’arrivée du groupe, l’initiative dépasse le cadre humanitaire classique. Elle relève d’une conception élargie de la justice, qui ne se limite pas aux tribunaux, mais s’incarne dans la protection des plus vulnérables et la défense des droits humains (autrement dit, une justice vécue autant que déclarée). Cette lecture donne à l’accueil une portée publique : le geste devient une affirmation de valeurs, visible et assumée.
Pour nombre de ces enfants, âgés de 5 à 14 ans, la guerre constitue l’horizon principal de leur mémoire
L’enjeu est aussi psychologique. Pour nombre de ces enfants, âgés de 5 à 14 ans, la guerre constitue l’horizon principal de leur mémoire. Les couvre-feux, les nuits en abri, la vigilance permanente et la peur diffuse deviennent une normalité inversée. Leur offrir une « expérience de normalité » revient à réintroduire l’idée qu’une autre vie est possible : celle de l’école sans interruption, du jeu sans alarme, des relations humaines sans menace immédiate. Une normalité même brève peut agir comme un point d’appui, car elle restaure l’imagination du futur.
Mais cette normalité est temporaire, et cette brièveté en fixe à la fois la portée et les limites. La parenthèse protège, sans effacer le retour. Elle soulage, sans résoudre. Elle peut néanmoins produire un effet durable si elle est accompagnée et réinscrite dans un suivi ; autrement, elle risque de rester une bulle isolée, précieuse mais fragile. Dans le champ humanitaire, la question n’est donc pas seulement « combien », mais comment cela s’inscrit après le séjour.
Résilience ukrainienne et attachement au territoire
Selon Teresa Leal Coelho, ambassadrice de HelpUA.PT et ancienne députée sociale-démocrate, les familles sélectionnées proviennent de régions parmi les plus exposées au conflit. Pourtant, beaucoup refusent l’exil définitif. Cette décision n’est pas uniquement politique ; elle est aussi intime, sociale, familiale. Rester, c’est maintenir des liens, des routines, une proximité avec les absents et avec les lieux où la vie s’est construite, même lorsque ces lieux sont abîmés.
La vie continue, explique-t-elle, malgré les restrictions nocturnes et les épisodes de violence. Les écoles ouvrent, les transports fonctionnent, les commerces reprennent, les cérémonies religieuses rassemblent. Cette coexistence du quotidien et de la guerre produit une forme de résistance silencieuse : non pas celle des armes, mais celle de l’enracinement. Elle rappelle que le conflit n’efface pas immédiatement les sociétés ; il les contraint, les déforme, mais ne les suspend pas totalement.
Ce refus de rupture totale a aussi une dimension culturelle. Il dit l’importance du territoire comme mémoire et comme repère (surtout pour des enfants dont l’identité se fabrique dans un environnement instable). Il dit également la volonté de ne pas céder à la logique de l’arrachement, même lorsque l’exil paraît rationnel. La résilience, ici, ne se mesure pas en slogans, mais en gestes répétitifs : tenir une maison, maintenir des liens, continuer à apprendre, préserver une part de normalité au sein même de l’anormal.
L’humanitaire comme prolongement du politique
Le projet est soutenu par le gouvernement portugais, qui réaffirme ainsi un engagement à la fois humanitaire et diplomatique envers l’Ukraine. Sans annonces militaires spectaculaires, le Portugal privilégie une approche fondée sur l’accueil, la reconstruction psychologique et l’accompagnement social. Cette stratégie s’inscrit dans une tradition européenne de diplomatie humanitaire, où l’aide aux civils devient un langage politique à part entière : accueillir, soigner, écouter, protéger.
Ce registre a une fonction précise : maintenir la guerre hors du seul champ géostratégique, et la réinscrire dans la réalité des vies. En mettant des visages sur le conflit, il rappelle que la violence n’est pas abstraite ; elle traverse des familles, des enfances, des trajectoires. À l’échelle d’un État, ces gestes ne remplacent pas la diplomatie classique, mais ils en deviennent une extension, particulièrement lorsque la guerre s’installe dans la durée.
Il y a aussi, dans cette posture, un choix de tonalité. Là où certains pays communiquent par la puissance, d’autres s’expriment par la protection. Dans un contexte européen fragmenté, cette pluralité des contributions fait partie du paysage ; elle permet à des pays de taille moyenne d’agir sans surjouer leurs moyens, tout en restant lisibles sur le plan politique. L’humanitaire devient alors une manière de tenir une cohérence dans le temps.
Une solidarité aux moyens limités
Ângelo Neto, vice-président de HelpUA.PT, rappelle toutefois l’ampleur du défi. En Ukraine, près d’un million de mères vivraient dans des situations de vulnérabilité liées au conflit. Le projet, initié au Royaume-Uni puis étendu au Portugal, ne peut répondre qu’à une fraction de cette réalité. L’ambition de recevoir plusieurs centaines de familles constitue un objectif significatif pour une structure associative ; elle demeure néanmoins symbolique face à un traumatisme collectif massif.
En Ukraine, près d’un million de mères vivraient dans des situations de vulnérabilité liées au conflit
Mais dans le champ humanitaire, la symbolique n’est pas un supplément d’âme ; elle est une part du travail. Elle crée une narration alternative à celle de la guerre totale, elle rend visible une responsabilité partagée, elle maintient une pression morale sur la normalisation de la violence. L’important, souvent, est de ne pas laisser le conflit devenir un bruit de fond. Ces dispositifs servent aussi à cela : refuser l’accoutumance.
Reste une question structurelle : comment transformer ces séjours en appui durable ? La réponse passe par des réseaux de soutien, des partenaires, une continuité de suivi psychologique et, idéalement, une capacité à renforcer les relais sur place. Sans cet ancrage, l’accueil risque d’être perçu comme un moment de répit isolé. Avec lui, il peut devenir une pièce d’un puzzle plus vaste : celui de la reconstruction, même partielle, des individus et des communautés.
Entre compassion et continuité du conflit
Après trois semaines passées au centre Fénix, à Ourém, les familles retourneront en Ukraine. Par choix, par attachement, parfois par nécessité. Le Portugal offre une pause, pas une issue ; une respiration, pas une solution durable. Cette distinction est essentielle, car elle rappelle la nature du geste : une protection limitée dans le temps, mais pleinement assumée dans sa portée humaine.
Dans un conflit qui s’installe, ces respirations prennent une valeur particulière. Elles rappellent que les civils existent, que les enfants ont droit à autre chose qu’à la peur, et que la solidarité peut encore s’exprimer autrement que par la logique de la confrontation. L’accueil devient alors un acte politique discret ; il ne prétend pas refaire le monde, mais il refuse d’accepter la guerre comme une norme. Et cette forme de refus, même à petite échelle, continue de compter.
- HelpUA.PT : https://helpua.pt/ ↩︎







