Le Portugal reste une démocratie solide, mais un signal d’alerte apparaît

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Le Portugal demeure l’une des démocraties libérales les mieux classées au monde. Pourtant, un signal inédit vient troubler cette image rassurante : pour la première fois en 2026, le pays apparaît sur la liste de surveillance du projet international V-Dem concernant un possible processus d’autocratisation.

Le paradoxe est frappant. Le Democracy Report 2026 place toujours le Portugal au 26e rang mondial de son indice de démocratie libérale, avec des institutions solides et un système électoral performant. Mais plusieurs indicateurs se sont dégradés suffisamment pour attirer l’attention des chercheurs.

Cette alerte ne signifie pas que le Portugal serait devenu autoritaire, ni même qu’un recul démocratique soit officiellement constaté selon la méthodologie de V-Dem. Alors pourquoi l’une des démocraties les mieux classées au monde se retrouve-t-elle désormais sous surveillance ? La réponse se trouve dans l’évolution récente de plusieurs indicateurs, mais aussi dans la profonde recomposition du paysage politique portugais.

Le Portugal reste parmi les démocraties libérales les mieux classées

parlement portugais

Le paradoxe est essentiel pour comprendre les résultats. Le Portugal reste classé parmi les démocraties libérales de premier plan et occupe la 26e place mondiale dans l’indice correspondant. V-Dem 1 ne mesure d’ailleurs pas uniquement l’existence d’élections : son approche distingue plusieurs dimensions de la démocratie, notamment ses composantes électorale, libérale, participative, délibérative et égalitaire.

Le pays obtient son meilleur résultat dans la dimension électorale. Il apparaît au 23e rang de l’indice de démocratie électorale, qui prend notamment en considération le pluralisme, la qualité des élections et les conditions permettant aux citoyens de choisir effectivement leurs dirigeants. À ce niveau, le fonctionnement du système portugais demeure particulièrement solide.

La situation devient plus contrastée lorsqu’on élargit l’observation. Le Portugal descend au 33e rang pour la composante libérale, qui s’intéresse notamment aux limites imposées au pouvoir exécutif et à l’État de droit. Il occupe la 37e place pour la dimension délibérative, puis tombe respectivement aux 61e et 62e places pour les dimensions égalitaire et participative.

Ces différences sont importantes. Elles montrent qu’une démocratie ne se résume pas au bon déroulement des élections et qu’un pays peut conserver un système électoral performant tout en rencontrant davantage de difficultés concernant la participation citoyenne, la qualité de la délibération ou certains équilibres institutionnels. C’est précisément l’intérêt de la méthodologie développée par V-Dem : observer plusieurs composantes du fonctionnement démocratique plutôt que produire un simple classement général.

Pourquoi le Portugal se retrouve-t-il pour la première fois sous surveillance ?

Le terme employé par V-Dem peut impressionner : « autocratization », que l’on peut traduire par « autocratisation ». Il désigne un processus durant lequel certaines caractéristiques démocratiques d’un pays se détériorent progressivement. Il ne signifie donc pas qu’un pays figurant sur la liste soit devenu une autocratie.

Et dans le cas portugais, cette distinction est particulièrement importante. V-Dem utilise son Electoral Democracy Index (EDI) pour détecter statistiquement ces évolutions. Pour être officiellement considéré comme engagé dans un épisode d’autocratisation selon cette méthodologie, un pays doit franchir un seuil de variation de 0,1 point.

La liste de surveillance regroupe justement les pays qui s’approchent fortement de ce seuil sans l’avoir encore atteint. V-Dem précise que les États concernés ont parcouru au moins les trois quarts du chemin statistique nécessaire, soit une évolution d’au moins 0,075 point sur l’EDI. C’est dans cette catégorie que se trouve désormais le Portugal.

Autrement dit, la formulation est beaucoup plus précise que « le Portugal devient autocratique ». V-Dem détecte une détérioration suffisamment importante de certains indicateurs pour placer le pays sous surveillance, mais pas suffisamment pour considérer qu’un épisode d’autocratisation est officiellement établi selon son modèle.

Le signal n’est cependant pas apparu du jour au lendemain

L’entrée dans la Watchlist constitue une nouveauté en 2026, mais les données de V-Dem avaient déjà envoyé un premier avertissement. Dans son rapport précédent, le Portugal apparaissait en effet parmi les pays qualifiés de near miss autocratization, c’est-à-dire proches, mais encore plus éloignés, du seuil permettant d’identifier un véritable processus d’autocratisation.

V-Dem distingue précisément ces deux niveaux. Les pays de la Watchlist ont parcouru au moins 75 % du chemin vers le seuil statistique retenu ; les near misses en ont parcouru au moins la moitié. Le passage du Portugal d’une catégorie à l’autre indique donc que le signal mesuré par l’institut s’est renforcé.

Cette évolution doit également être replacée dans une tendance internationale beaucoup plus large. Le rapport 2026 estime que près d’un quart des pays du monde connaissent actuellement un recul démocratique et relève que plusieurs démocraties occidentales établies sont désormais concernées. Six des dix nouveaux pays identifiés comme étant effectivement en phase d’autocratisation en 2025 se trouvent ainsi en Europe ou en Amérique du Nord.

La montée de Chega au cœur de l’analyse consacrée au Portugal

chega

La version portugaise du rapport, publiée en août 2026, apporte un élément particulièrement intéressant. Elle comporte une section originale consacrée à l’origine et aux conséquences de la progression de l’extrême droite au Portugal, rédigée par Tiago Fernandes, professeur à l’Iscte, et Sara Pina, de l’Universidade Lusófona 2.

Les chercheurs reviennent notamment sur la trajectoire extrêmement rapide de Chega. Entré à l’Assemblée de la République avec un seul député en 2019, le parti a remporté 60 sièges lors des élections législatives de mai 2025. Il est alors devenu la deuxième force parlementaire du pays et la principale formation d’opposition.

Cette progression s’est accompagnée d’un élargissement de son électorat. Initialement concentré dans certaines catégories et certains territoires, celui-ci a gagné une partie des classes moyennes, davantage de femmes et des circonscriptions du sud historiquement associées à la gauche. La transformation dépasse donc une simple augmentation du nombre de voix : elle participe à une recomposition du système partisan portugais.

Une polarisation politique plus importante

Les auteurs mettent cette recomposition en relation avec une augmentation de la polarisation politique. Ils observent également une progression de la mobilisation favorable à des positions qualifiées de pro-autocratiques, mesurée notamment à travers les contestations publiques de principes fondamentaux liés à l’État de droit et aux libertés civiles.

Un autre indicateur concerne la qualité du débat politique lui-même. La composante délibérative s’est détériorée, ce qui traduit notamment une moindre disposition des acteurs politiques à considérer sérieusement les arguments de leurs adversaires. La confrontation démocratique ne disparaît évidemment pas pour autant ; elle devient davantage polarisée.

Cette distinction est essentielle pour éviter une lecture mécanique du rapport. V-Dem ne dit pas qu’un parti politique serait à lui seul responsable de l’ensemble de l’évolution mesurée. L’étude cherche plutôt à comprendre comment la recomposition du système partisan, les comportements des élites, les discours publics et les transformations institutionnelles interagissent.

Pourquoi le rapport ne conclut pas à une démocratie portugaise en crise

clivage société portugaise

À côté de ces signaux négatifs, les chercheurs insistent sur plusieurs mécanismes de résistance. Le Portugal conserve une importante résilience institutionnelle. Le V-Dem Institute souligne lui-même, lors de la publication de l’édition portugaise, que le pays dispose à la fois d’institutions résistantes et d’une société civile diverse et active capable de s’opposer à d’éventuelles dynamiques d’autocratisation.

Le poids électoral cumulé du PSD et du PS constitue notamment un facteur de stabilité du système politique. Les deux grandes formations traditionnelles continuent de représenter ensemble plus de la moitié de l’électorat. Leurs dirigeants ont par ailleurs écarté, à ce stade, une transformation constitutionnelle profonde parmi leurs objectifs immédiats.

La société civile représente un deuxième contrepoids. Le tissu associatif portugais, l’activité syndicale et les mobilisations publiques en défense des institutions démocratiques participent à cette capacité de résistance. Une démocratie ne dépend pas seulement de ses gouvernants ou de son Parlement : sa solidité tient également à la capacité des citoyens et des organisations intermédiaires à réagir.

C’est d’ailleurs l’une des conclusions les plus intéressantes du cas portugais. Une polarisation accrue peut coexister avec des institutions robustes ; une force politique radicale peut progresser sans entraîner automatiquement une rupture du régime démocratique. L’enjeu consiste alors à observer si les mécanismes de contrôle, le pluralisme et les libertés publiques continuent effectivement de fonctionner.

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Que signifie réellement cette alerte pour le Portugal ?

Le classement 2026 produit finalement une image plus nuancée qu’un simple signal rouge. Le Portugal reste la 26e démocratie libérale du classement V-Dem tout en entrant dans une zone statistique qui justifie désormais une surveillance particulière. Ces deux informations ne sont pas contradictoires : l’une décrit le niveau actuel de démocratie, l’autre sa trajectoire récente.

C’est probablement la distinction la plus importante pour lire correctement ces données. Un pays peut partir d’un niveau démocratique élevé et connaître une détérioration sans cesser immédiatement d’être une démocratie libérale solide. À l’inverse, son bon classement général ne suffit pas à rendre insignifiants des indicateurs qui évoluent négativement.

Le rapport V-Dem 2026 constitue donc moins un verdict qu’un avertissement. Le Portugal n’est pas classé parmi les pays officiellement engagés dans un épisode d’autocratisation selon la méthodologie utilisée ; il s’en est cependant suffisamment rapproché pour rejoindre, pour la première fois, les huit pays de la liste de surveillance.

La suite dépendra précisément de ce que mesureront les prochaines éditions : fonctionnement des contre-pouvoirs, respect de l’État de droit, libertés civiles, participation politique, qualité du débat public et capacité de la société civile à jouer son rôle. Le Portugal demeure aujourd’hui une démocratie libérale solidement installée. Mais pour V-Dem, sa trajectoire mérite désormais d’être regardée avec davantage d’attention.

  1. Democracy Report 2026: Unraveling The Democratic Era?, V-Dem Institute, Université de Göteborg : https://www.v-dem.net/publications/democracy-reports/ (14 août 2026) ↩︎
  2. Universidade Lusófona : https://www.ulusofona.pt/ ↩︎

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