Il y a 103 ans, naissait au cœur du Ribatejo un homme modeste qui allait bouleverser l’histoire de la littérature lusophone : José Saramago. Fils d’agriculteurs illettrés, ancien serrurier, devenu prix Nobel de littérature en 1998, Saramago incarne à lui seul une trajectoire hors norme. Derrière ses lunettes épaisses et son regard souvent grave, il portait une plume acérée, une pensée subversive, et une humanité profonde. Son œuvre, exigeante et engagée, continue de questionner notre rapport au pouvoir, au divin, à la mémoire et à la langue. Et aujourd’hui encore, du Ribatejo à Lanzarote, en passant par les salles de cinéma, son ombre est partout. Elle guide, elle bouscule, elle éclaire.
De l’ombre des oliviers à la lumière des mots

José Saramago naît le 16 novembre 1922 dans le petit village d’Azinhaga, au nord du Tage, au cœur du Ribatejo rural. Rien ne prédestine cet enfant à la gloire littéraire. Mais très jeune, il quitte son village natal pour suivre ses parents à Lisbonne, située à une centaine de kilomètres, un exode rural typique des années 1930. Dans la capitale, il devient serrurier mécanicien et découvre un autre monde : celui des bibliothèques publiques, qu’il fréquente assidûment. Il lit tout, dévore les classiques, notamment en français. Cette boulimie de lecture, née dans la précarité mais nourrie par la curiosité, donnera naissance à une écriture lente, exigeante, mais puissamment ancrée dans la voix des humbles.
Son premier roman, Terra do Pecado, paraît en 1947 dans l’indifférence. Il faudra attendre trois décennies pour qu’il se fasse remarquer. Le déclic vient en 1980 avec Levantado do Chão, une fresque sociale sur les ouvriers agricoles de l’Alentejo. L’auteur y trouve son style : une écriture sinueuse, dépourvue de ponctuation traditionnelle, comme un souffle unique, une pensée ininterrompue. Un style qui devient sa signature, déroutant les uns, captivant les autres.
C’est cette voix si singulière que l’on retrouve dans Memorial do Convento, L’Année de la mort de Ricardo Reis ou encore La Jangada de Pedra, autant d’œuvres qui marquent les années 1980 et font de lui une figure incontournable du paysage littéraire portugais. Son regard est celui d’un écrivain du peuple, mais aussi d’un philosophe autodidacte.
À travers ses livres, Saramago interroge les systèmes qui broient les individus. Il n’épargne ni l’Église, ni l’État, ni la modernité capitaliste. Cette radicalité l’obligera à l’exil. Mais elle le hissera aussi au sommet de la reconnaissance mondiale.
Un écrivain en exil, une conscience en éveil

En 1992, José Saramago publie L’Évangile selon Jésus-Christ. Le scandale est immédiat. L’Église catholique et le gouvernement portugais s’offusquent de cette relecture humaniste et ironique de la figure du Christ. Le roman est censuré pour l’attribution du prix européen Aristeion. Profondément blessé, Saramago quitte alors le Portugal pour les îles Canaries, où il s’installe à Lanzarote avec son épouse, Pilar del Río.
Mais l’exil ne le réduit pas au silence. Au contraire. Il publie Essai sur la cécité, l’un de ses plus grands chefs-d’œuvre, une parabole sur la fragilité des sociétés modernes face à l’invisible. Dans Caïn, publié en 2009, il revisite à nouveau la Bible, provoquant un tollé en qualifiant le texte sacré de « manuel de mauvaises mœurs ». Ce goût pour la provocation s’accompagne toujours d’une quête de vérité, d’un humanisme profond, d’une volonté de secouer les consciences.
Une œuvre radicale et universelle

En 1998, José Saramago reçoit le prix Nobel de littérature. C’est une première pour un auteur de langue portugaise. L’Académie suédoise souligne alors sa capacité à renouveler le roman en profondeur : « Son œuvre se présente comme une série de projets, où l’un désavoue plus ou moins l’autre, mais où tous constituent de nouvelles tentatives pour cerner une réalité fuyante. » Une reconnaissance internationale qui contraste avec les résistances qu’il avait rencontrées dans son propre pays.
Romancier, essayiste, dramaturge, poète, Saramago a publié une trentaine d’ouvrages en soixante ans. Il a aussi été journaliste, traducteur, éditeur, et directeur du Diário de Notícias, dont il fut évincé en raison de ses positions trop proches du Parti communiste. Il assumait pleinement cet engagement à gauche, critiquant les dérives libérales de l’Union européenne et s’impliquant dans les forums altermondialistes. Candidat aux élections européennes en 2009, il n’a jamais cessé de conjuguer littérature et engagement.
Un héritage vivant, enraciné et célébré

Saramago meurt à Lanzarote en juin 2010, à 87 ans. Pourtant, sa présence reste intacte au Portugal. À Azinhaga, son village natal, 100 oliviers ont été plantés pour célébrer son centenaire. Chacun porte le nom d’un personnage de ses livres. Deux oliviers centenaires ont même été rebaptisés, l’un d’eux en hommage à son grand-père maternel, « l’homme le plus savant que j’ai connu », disait-il, malgré son illettrisme.
La Fondation José Saramago 1, très active, perpétue aujourd’hui son œuvre et ses combats. Installée dans la Casa dos Bicos à Lisbonne, elle organise expositions, débats, et publications. Elle agit aussi en faveur de la lecture, des droits de l’homme et de la mémoire historique. Cette mémoire, justement, fait l’objet en 2025 d’un vibrant hommage cinématographique.
Un film, une mémoire, un temps suspendu
Pour marquer les 103 ans de la naissance de l’écrivain, la cinéaste chilienne Carmen Castillo signe un documentaire sensible et poétique : José Saramago. O Tempo de uma Memória 2. Le film tisse un portrait de l’auteur à travers ses réflexions sur la création littéraire, le temps, et la finitude. Il donne la parole à ceux qui l’ont connu ou admiré, de Sebastião Salgado à Maria de Medeiros, en passant par l’astrophysicien David Elbaz.
« Je n’ai pas peur de la mort, j’ai peur de l’injustice. »
Ce documentaire d’une heure, empreint de délicatesse, n’est pas un hommage figé. C’est un prolongement de la voix de Saramago, une invitation à relire ses livres, à écouter ses silences, à habiter ses phrases. C’est aussi un rappel de la fragilité du temps et de la force des mots, comme un écho à ce que l’écrivain confiait dans ses dernières années : « Je n’ai pas peur de la mort, j’ai peur de l’injustice. »
Une œuvre actuelle, une conscience nécessaire
Lire José Saramago aujourd’hui, c’est accepter d’être dérangé. C’est ralentir, suivre des phrases sans point, écouter une voix intérieure qui nous parle sans détour. C’est aussi entendre un écrivain qui n’a jamais cessé de se méfier des dogmes, de dénoncer les abus de pouvoir, de tendre un miroir à notre société.
Son œuvre, radicale et subtile, résonne toujours dans un monde en quête de repères. Qu’il s’agisse de L’Aveuglement, de L’Île inconnue ou du Voyage de l’éléphant, ses récits ont la capacité rare de rester vivants, parce qu’ils parlent de l’essentiel : la dignité, la mémoire, la liberté. José Saramago n’a jamais cessé d’écrire contre l’oubli. Et grâce à lui, l’oubli ne triomphera pas.
- Fondation José Saramago : https://www.josesaramago.org/ ↩︎
- José Saramago. O Tempo de uma Memória : https://www.josesaramago.org/programacao/documentario-jose-saramago-o-tempo-de-uma-memoria/ ↩︎







