À l’origine de dizaines de millions de documents qui ont ébranlé le football européen, Rui Pinto est devenu l’un des lanceurs d’alerte portugais les plus connus au monde. Mais depuis les premières révélations des Football Leaks, son parcours est aussi celui d’une interminable bataille judiciaire au Portugal. En avril 2026, un tribunal de Lisbonne l’a finalement relaxé des 241 infractions qui lui étaient reprochées dans un deuxième procès, en mettant sévèrement en cause la manière dont les poursuites avaient été organisées.
L’affaire est d’autant plus singulière que Rui Pinto occupe depuis des années une position difficile à résumer. Pour les uns, il est un pirate informatique ayant obtenu illégalement des données confidentielles. Pour les autres, il est avant tout un lanceur d’alerte dont les documents ont permis de révéler certaines des pratiques les plus opaques du football international. La justice elle-même l’a successivement poursuivi, condamné, utilisé comme témoin et placé sous protection.
70 millions de documents qui ébranlent le football européen
L’histoire commence véritablement en 2015 avec l’apparition de Football Leaks. Derrière ce site se trouve Rui Pinto, un Portugais alors encore largement inconnu du grand public. Des documents confidentiels concernant des clubs, des agents, des joueurs et différentes organisations du football commencent à être publiés.
L’ampleur de la fuite devient rapidement considérable. Rui Pinto transmet ensuite des millions de documents au magazine allemand Der Spiegel et à des journalistes réunis au sein du réseau European Investigative Collaborations. Au total, les Football Leaks sont associés à plus de 70 millions de documents, une masse de données exceptionnelle qui va alimenter pendant plusieurs années les enquêtes de nombreux médias européens.
Contrats de joueurs, montages financiers, fiscalité, relations entre clubs et agents : les révélations concernent certains des plus grands noms du football mondial. Le Paris Saint-Germain, Manchester City ou encore le Real Madrid apparaissent dans différentes enquêtes journalistiques. Des procédures judiciaires ou administratives sont également ouvertes dans plusieurs pays à partir d’informations issues de ces documents.
Rui Pinto ne s’arrête d’ailleurs pas au football. Il sera également identifié comme la source des Luanda Leaks, l’enquête internationale consacrée à l’empire financier d’Isabel dos Santos, fille de l’ancien président angolais José Eduardo dos Santos.
Arrêté à Budapest puis extradé vers le Portugal
Le parcours de Rui Pinto bascule en janvier 2019. Installé à Budapest, en Hongrie, il est arrêté à la demande des autorités portugaises avant d’être extradé vers son pays. Il passe ensuite plus d’un an en détention provisoire.
Son premier grand procès s’ouvre à Lisbonne en 2020. Rui Pinto reconnaît avoir utilisé des moyens illégaux pour obtenir certaines informations, tout en revendiquant une démarche de lanceur d’alerte et l’intérêt public des révélations. Cette distinction entre la manière dont les documents ont été obtenus et ce qu’ils ont permis de révéler restera au cœur de toute l’affaire.
En septembre 2023, la justice portugaise le condamne finalement à 4 ans de prison avec sursis. Neuf infractions sont retenues : cinq accès illégitimes à des systèmes informatiques, trois violations de correspondance et une tentative d’extorsion visant le fonds d’investissement Doyen Sports. Une partie importante des autres faits alors poursuivis bénéficie de la loi d’amnistie adoptée au Portugal en 2023.
Un deuxième procès portant sur 241 infractions
L’histoire judiciaire est pourtant loin d’être terminée. En janvier 2025 débute à Lisbonne un deuxième procès. Cette fois, Rui Pinto doit répondre de 241 infractions : 201 accès illégitimes qualifiés, 22 violations aggravées de correspondance et 18 faits de dommages informatiques.
Les données concernent notamment le Benfica, la Ligue portugaise de football, mais également des cabinets d’avocats, des magistrats, l’administration fiscale et le réseau national de sécurité intérieure.
Mais le 29 avril 2026, le procès connaît un spectaculaire retournement. Le tribunal criminel de Lisbonne relaxe Rui Pinto des 241 infractions et considère l’accusation du ministère public comme invalide.
Les juges estiment notamment que les faits poursuivis appartiennent au même ensemble historique que ceux qui avaient déjà été examinés lors du premier procès. Le tribunal critique la division des poursuites en plusieurs procédures et invoque le principe selon lequel une personne ne peut pas être jugée plusieurs fois pour les mêmes faits.
La décision va plus loin. Selon le tribunal, la manière dont la procédure a été conduite a porté atteinte aux garanties de la défense et n’a pas respecté la « dignité en tant que personne humaine » de Rui Pinto. Les magistrats considèrent notamment que son statut et sa coopération avec les autorités ont été traités de manière incompatible avec certaines garanties fondamentales.
Cette relaxe ne signifie toutefois pas que la justice a considéré que les intrusions informatiques n’avaient jamais existé. Le tribunal n’a pas acquitté Rui Pinto après avoir examiné chacune des 241 accusations sur le fond : il a considéré que l’accusation elle-même ne pouvait juridiquement prospérer dans ces conditions.
Le Tribunal constitutionnel rejette le recours du parquet
Le ministère public portugais n’a pas accepté cette décision. Dès le lendemain de la relaxe, il a annoncé son intention de faire appel.
Un nouvel épisode intervient le 9 juin 2026. Le Tribunal constitutionnel portugais rejette un recours du ministère public. La juridiction reprend alors la question du traitement réservé à Rui Pinto et considère que celui-ci a subi un traitement portant atteinte à sa dignité et à ses droits de la défense.
Le parcours judiciaire de Rui Pinto demeure néanmoins complexe et ne saurait être résumé à cette seule relaxe. Sa condamnation de 2023 à quatre ans de prison avec sursis appartient à une autre procédure et demeure un élément essentiel de son histoire. En France, il avait également été condamné en 2023 à six mois de prison avec sursis pour avoir accédé illégalement à des courriels du Paris Saint-Germain.
Une situation toujours paradoxale au Portugal
Le cas Rui Pinto reste ainsi marqué par un paradoxe rarement aussi visible. L’homme poursuivi par la justice portugaise pour avoir obtenu illégalement des données est aussi devenu un collaborateur des autorités. Après sa détention provisoire, il avait accepté de permettre l’accès à des données chiffrées en sa possession et avait intégré en 2020 le programme portugais de protection des témoins.
Cette période est désormais sur le point de s’achever. Le 30 septembre 2026, il a été annoncé que Rui Pinto sortira du programme de protection des témoins le 10 octobre, après une décision unanime de la Commission des programmes spéciaux de sécurité. Il devra notamment quitter le logement secret dont il bénéficiait depuis 2020. Le maintien éventuel d’une protection policière distincte doit encore être déterminé par la justice.
Plus de dix ans après les premières publications de Football Leaks, l’histoire de Rui Pinto n’est donc toujours pas complètement refermée. Mais son influence dépasse désormais largement son propre destin judiciaire. Des informations obtenues grâce aux Football Leaks ont nourri des enquêtes journalistiques et judiciaires dans plusieurs pays et ont exposé au grand jour une partie des mécanismes financiers jusque-là invisibles du football européen.
Rui Pinto reste ainsi une figure profondément controversée : condamné pour certaines de ses méthodes, relaxé dans une autre procédure et, dans le même temps, source d’informations utilisées par des journalistes et des autorités judiciaires européennes. Une trajectoire qui explique pourquoi, au Portugal comme ailleurs en Europe, le débat autour de Football Leaks dépasse depuis longtemps la seule question du piratage informatique.







