En près de 50 ans de démocratie, le Portugal n’a connu qu’une seule élection présidentielle ayant nécessité un second tour. Pourtant, tout laisse présager que le scrutin qui s’ouvre ce week-end débouchera sur cette configuration rare. Pour la première fois depuis la Révolution des Œillets, les équilibres institutionnels sont mis à l’épreuve par une recomposition politique brutale : montée de l’extrême droite, effritement du bipartisme, multiplication de figures « hors système », et effacement progressif des partis traditionnels dans l’arène présidentielle.
Dans cette campagne inédite, marquée par une dispersion extrême des intentions de vote et l’absence de favori incontestable, un second tour semble désormais indéniable. Jamais une élection présidentielle portugaise n’a présenté un tel éventail de profils, anciens ministres, figures militaires, candidats « anti-système », technocrates ou entrepreneurs, brouillant les repères idéologiques traditionnels. Cette fragmentation rend toute majorité absolue improbable dès le premier tour, et annonce une recomposition politique aussi incertaine que décisive.
Derrière chaque duel possible se profile un affrontement plus profond : celui entre visions divergentes de la démocratie, du rôle présidentiel, et de l’ordre constitutionnel lui-même. Le second tour, quelle qu’en soit la configuration, s’annonce comme un moment d’arbitrage crucial, révélateur des fractures qui traversent le système portugais. À travers l’analyse des alliances plausibles, des lignes de clivage et des calculs stratégiques, voici les 10 scénarios qui pourraient structurer l’« après premier tour ».
1. Ventura vs Gouveia e Melo : la République contre l’antirépublique

Ce scénario est le plus redouté par les partis de l’arc constitutionnel. Face à André Ventura, candidat d’un parti ouvertement illibéral (Chega), tous les autres candidats, de la gauche radicale aux libéraux, convergeraient vers l’appui au vice-amiral Henrique Gouveia e Melo. Ce dernier, bien que n’ayant aucun ancrage partisan traditionnel, incarne une figure institutionnelle jugée rassurante par défaut.
Les politologues parlent ici d’un réflexe de sauvegarde : contenir Ventura pour ne pas légitimer une figure que la Constitution elle-même rend suspecte. Le soutien à Gouveia e Melo se ferait sans enthousiasme, mais avec la gravité d’un « mal nécessaire ». Même les socialistes, malgré les attaques passées du militaire, s’y résoudraient. Marques Mendes (PSD) hésiterait publiquement, mais ses électeurs seraient, eux, déjà passés à l’acte.
2. Ventura vs António José Seguro : un front républicain paradoxal

Si Ventura affronte l’ancien secrétaire général du PS, les partis se retrouvent face à un dilemme moral et stratégique. L’alliance des gauches derrière Seguro serait évidente, mais du centre à la droite, les lignes seraient floues. Cotrim de Figueiredo (Iniciativa Liberal), qui avait fait de la lutte contre les socialistes un argument de campagne, serait contraint d’endosser l’image du « rempart ». Un positionnement périlleux, mais inévitable dans une logique de second tour républicain.
Pour Ventura, l’avantage est symbolique : il devient l’alternative à tout le système, forçant ses opposants à se coaliser contre lui. L’image d’un peuple contre les élites pourrait en sortir renforcée, même en cas de défaite.
3. Ventura vs Marques Mendes : la droite sous tension

Un duel entre Ventura et Marques Mendes (soutenu par le PSD) provoquerait une fracture aiguë au sein de la droite portugaise. Toute la gauche se mobiliserait, sans illusion, derrière l’ex-président du PSD. La gauche du PS, le Bloco de Esquerda et le PCP se retrouveraient dans l’inconfort d’un soutien par défaut à un homme qu’ils ont toujours combattu.
Ce scénario serait révélateur d’un effondrement de la logique gauche-droite au profit d’une lutte entre démocratie parlementaire et populisme autoritaire. La capacité des partis à mobiliser sur cette base abstraite serait déterminante, dans une campagne dominée par l’émotion plus que par la raison.
4. Ventura vs Cotrim de Figueiredo : duel des droites, fracture de la gauche

C’est le cauchemar de la gauche portugaise : deux candidats libéraux-conservateurs, l’un illibéral, l’autre ultralibéral, s’opposant pour Belém. Que faire lorsqu’aucun des deux ne semble défendre les principes de justice sociale ? Le PS soutiendrait probablement Cotrim, au nom du « moindre mal ». Les partis plus à gauche resteraient divisés, certains appelant à l’abstention, d’autres se résolvant à une consigne implicite.
La gauche perdrait ici l’initiative politique et idéologique. Quant à Gouveia e Melo et Marques Mendes, ils seraient contraints à des choix tactiques : appuyer Cotrim pour contenir Ventura, ou s’effacer pour ne pas enflammer davantage l’espace politique.
5. Gouveia e Melo vs Seguro : un second tour modéré mais conflictuel

Ce scénario oppose deux figures relativement consensuelles. Gouveia e Melo, militaire respecté, sans ancrage partisan, affronterait un socialiste modéré revenu à la politique après une longue absence. Un tel duel pourrait susciter une désaffiliation partielle des partis traditionnels : le PSD divisé entre fidélité à son candidat défait et soutien officieux à Gouveia e Melo, le PS hésitant à mobiliser pleinement pour un ancien dirigeant marginalisé.
Cotrim et Ventura pourraient, paradoxalement, soutenir Gouveia e Melo, perçu comme « neutre » et plus à même de contrer l’influence socialiste. Ce cas de figure accentuerait l’effacement des partis au profit des figures personnelles.
6. Marques Mendes vs Gouveia e Melo : la droite se déchire, la gauche se repositionne

Ce duel entre le « politique » (Marques Mendes) et le « technicien militaire » (Gouveia e Melo) diviserait non seulement la droite, mais aussi le centre-gauche. Le PS, tout comme les forces à gauche du PS, pourrait basculer en faveur de Gouveia e Melo, au nom d’un rééquilibrage institutionnel. L’objectif : éviter que la droite institutionnelle ne concentre tous les pouvoirs.
Ventura, en opposition au PSD, pourrait paradoxalement se rallier à Gouveia e Melo, renforçant encore la confusion des alliances. Ce scénario illustrerait la désintégration des logiques partisanes classiques.
7. Gouveia e Melo vs Cotrim : modérés contre radicaux ?

Face à Cotrim, figure libérale affirmée, Gouveia e Melo incarnerait l’équilibre et la retenue. La gauche, bien que réticente, pencherait vers le vice-amiral. Le PSD, affaibli, se retrouverait pris entre son aile libérale attirée par Cotrim et son électorat conservateur favorable à Gouveia e Melo. Marques Mendes pourrait soutenir Cotrim, mais sans entraîner ses électeurs.
Ventura, ennemi déclaré des libéraux, verrait dans Gouveia e Melo une option acceptable pour saboter la montée en puissance de l’Iniciativa Liberal. L’enjeu ici : quel modèle de droite doit présider à la République ?
8. Marques Mendes vs Seguro : le retour du bipartisme ?

C’est le scénario de la modération assumée, celui qui remettrait au centre la lutte PS/PSD. Mais cette confrontation pourrait aussi raviver les critiques populistes. Ventura trouverait dans ce duel le récit idéal : le système se protège lui-même. Cotrim hésiterait, partagé entre une fidélité à Mendes et la tentation de prendre ses distances pour affirmer son autonomie.
Gouveia e Melo, cible des deux durant la campagne, pourrait choisir le silence ou glisser, à contrecœur, vers le soutien à Seguro. Ce duel serait rassurant en surface, mais porteur d’un risque d’abstention massive, les électeurs les plus radicaux s’en détournant.
9. Seguro vs Cotrim : modernité libérale contre héritage social-démocrate

Un tel affrontement clarifierait l’opposition idéologique entre deux visions du pays. Le PS et la gauche soutiendraient naturellement Seguro, tandis que la droite classique se rallierait à Cotrim. Mais l’ampleur du soutien à l’un ou à l’autre dépendrait de dynamiques plus fines : les jeunes électeurs, les zones urbaines, ou encore les électeurs désabusés du PSD.
Ventura, hostile aux deux, pourrait appeler à l’abstention, ou soutenir Cotrim pour bloquer un retour socialiste. Gouveia e Melo, plus proche de la posture centriste de Seguro, appuierait probablement ce dernier, tout en ménageant son électorat hétérogène.
10. Cotrim vs Marques Mendes : duel asymétrique, incertitude maximale

Dernier scénario possible : deux figures de droite, l’une libérale, l’autre conservatrice, s’affrontant pour Belém. La gauche se retrouverait face à une équation sans solution. Appuyer Marques Mendes ? Voter blanc ? S’abstenir ? Ventura, une fois encore, se poserait en arbitre inattendu : entre le système (Marques Mendes) et son faux opposant (Cotrim).
Ce scénario serait aussi celui d’une droite divisée, mais seule maîtresse du destin présidentiel. L’issue dépendrait alors moins des alliances que de la capacité de mobilisation des abstentionnistes et des jeunes électeurs.
Vers une présidence fragilisée, quel que soit le vainqueur
Au-delà des calculs partisans, une constante traverse ces 10 scénarios : l’absence d’un consensus national autour d’une figure rassembleuse. Quel que soit le président élu, il sera le fruit d’alliances par défaut, de rejets croisés, et de pactes négociés à la hâte. Il gouvernera une République divisée, avec une légitimité fragile et des camps politiques déjà en ordre de bataille pour les législatives à venir.
En arrière-plan, l’affaiblissement progressif des partis, la personnalisation des scrutins, et la montée des forces populistes mettent à mal les équilibres de la démocratie portugaise. Dans cette campagne, c’est moins le futur chef de l’État que la nature même du pouvoir démocratique qui se joue.







