Jamais une élection présidentielle portugaise n’aura été aussi incertaine depuis la fin de la dictature en 1974. Alors que le conservateur Marcelo Rebelo de Sousa quitte la scène politique après deux mandats, le pays se prépare à un scrutin aux allures de test démocratique. Et pour la première fois, l’extrême droite pourrait placer son chef de file, André Ventura, en tête au soir du premier tour, le 18 janvier 2026. Si sa victoire finale paraît peu probable, l’accession au second tour d’un candidat radical marquerait un tournant dans l’histoire politique portugaise.
Une campagne fragmentée dans un paysage recomposé
11 candidats. Une participation attendue en hausse. Et un deuxième tour qui semble inévitable, fait rarissime depuis la transition démocratique. Le paysage politique portugais, longtemps structuré autour du Parti socialiste (PS) et du Parti social-démocrate (PSD), vole en éclats. Dans les sondages, quatre candidats se détachent. Outre Ventura, la droite présente un profil consensuel avec l’avocat d’affaires Luis Marques Mendes, tandis que la gauche est représentée par l’ancien leader socialiste Antonio José Seguro. L’amiral Henrique Gouveia e Melo, figure technocratique venue de l’armée, incarne quant à lui une option « au-dessus des partis ».
Le débat télévisé du mardi 6 janvier, dernier grand rendez-vous de la campagne, n’a pas bouleversé les équilibres mais a confirmé la dispersion des intentions de vote. À quelques jours du premier tour, chaque voix pèse lourd dans la bataille pour accéder au second tour du 8 février, dans un contexte inédit et potentiellement décisif pour l’avenir politique du pays.
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André Ventura, l’ascension d’un tribun populiste
Fondateur et président du parti Chega, André Ventura revendique une parole décomplexée, une critique virulente de l’« establishment » et un discours sécuritaire assumé. Déjà à la tête du troisième groupe parlementaire à l’Assemblée, l’ancien professeur de droit a vu sa formation devenir la deuxième force politique du pays lors des législatives de mai 2025. Les derniers sondages lui attribuent près de 20 % des intentions de vote, devant plusieurs candidats des partis traditionnels.
S’il est donné systématiquement battu au second tour, Ventura a déjà gagné une autre bataille : imposer ses thèmes dans le débat public
S’il est donné systématiquement battu au second tour, Ventura a déjà gagné une autre bataille : imposer ses thèmes dans le débat public. Immigration, criminalité, rôle de l’État, autant de sujets qu’il maîtrise à coups de punchlines, de polémiques et de réseaux sociaux. La politologue Paula Espírito Santo, de l’ISCSP de Lisbonne, résume : « Il ne gagnera pas l’élection, mais s’il accède au second tour, ce sera une victoire politique considérable. »
Le retour des militaires ?
Face au tumulte partisan, la candidature de l’amiral Henrique Gouveia e Melo séduit une frange de l’électorat en quête de stabilité. L’ancien chef d’état-major de la marine, âgé de 65 ans, est perçu comme l’homme qui a su piloter avec rigueur le programme national de vaccination contre le Covid-19. Il capitalise aujourd’hui sur cette aura de sérieux, promettant de « rassembler au-delà des clivages », dans un pays où les divisions partisanes sont devenues aiguës.
« Il joue la carte du recours providentiel, comme l’avaient fait certains officiers de la révolution des Œillets », analyse Paula Espírito Santo. Reste à savoir si cette posture d’homme d’ordre séduira suffisamment au-delà du centre droit pour lui permettre de devancer Ventura.
Des partis traditionnels en quête d’élan
À droite, Luis Marques Mendes, soutenu par la coalition gouvernementale, incarne l’expérience. Ancien ministre et vétéran du PSD, il mise sur sa stature et sur l’appareil partisan pour mobiliser. Mais il doit composer avec une concurrence libérale et les effets d’usure du pouvoir. À gauche, Antonio José Seguro espère bénéficier du socle socialiste, mais la dispersion des candidatures à gauche compromet sa dynamique. Trois petits partis progressistes présentent aussi leurs propres candidats, divisant l’électorat.
Le second tour, probable, se jouera sans doute entre deux visions de la République
Le second tour, probable, se jouera sans doute entre deux visions de la République : l’une technocratique ou modérée, l’autre radicale et populiste. Quelle que soit l’issue, le scrutin de janvier-février marquera une étape charnière dans le rapport des Portugais à leurs institutions.
Un rôle symbolique, mais stratégique
Au Portugal, le président de la République n’exerce pas le pouvoir exécutif, mais son rôle n’est pas purement honorifique. Il peut dissoudre le Parlement, convoquer des élections anticipées ou refuser la nomination d’un Premier ministre. Dans une période de forte polarisation, sa fonction d’arbitre prend donc une dimension particulière.
Dans ce contexte, l’hypothèse d’un second tour opposant un candidat modéré à Ventura pourrait créer un front républicain, comme au second tour français en 2002. Mais rien n’est joué. La campagne s’annonce courte, intense, et probablement décisive pour l’avenir politique du pays.
Un test démocratique à l’échelle européenne
Si le Portugal s’apprête à tourner la page Rebelo de Sousa, c’est aussi à l’aune du climat politique européen qu’il faut lire cette présidentielle. De la France à l’Italie, en passant par l’Allemagne ou l’Espagne, la poussée de l’extrême droite redessine les équilibres. L’élection portugaise ne fera pas exception. Elle révélera l’ampleur de la recomposition idéologique en cours et posera une question essentielle : jusqu’où l’Europe est-elle prête à aller pour contenir les forces anti-système ? Réponse, en partie, le 18 janvier. Et définitivement, le 8 février.







