Portugal : le système de santé public manque de 14 000 infirmiers

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Depuis la France, le Portugal conserve souvent l’image d’un pays où il fait bon vivre, doté d’un système de santé public relativement accessible et d’un coût de la vie longtemps plus modéré qu’ailleurs en Europe occidentale. Pourtant, derrière cette image rassurante, les alertes se multiplient autour de l’état réel du Serviço Nacional de Saúde (SNS), l’équivalent portugais de l’hôpital public et de la médecine publique de proximité. Ce mardi 12 mai, à l’occasion de la Journée internationale des infirmiers, une nouvelle mise en garde est venue rappeler l’ampleur des tensions qui traversent le secteur.

Selon un rapport du Conseil international des infirmières, relayé au Portugal par l’Ordre des infirmiers, le pays manquerait actuellement de plus de 14 000 infirmiers dans le secteur public. Pour les représentants de la profession, cette pénurie fragilise désormais l’ensemble du système de santé portugais, au point d’alimenter un discours de plus en plus alarmiste sur un possible « risque de collapse » du SNS.

Cette crise ne concerne pas uniquement le Portugal. Le rapport international évoque une pénurie mondiale estimée à 5,8 millions d’infirmiers. Mais le cas portugais concentre plusieurs fragilités européennes : faibles rémunérations, vieillissement démographique, émigration des jeunes diplômés et épuisement croissant des personnels hospitaliers. Des difficultés qui résonnent aussi fortement en France, où les débats sur l’attractivité des métiers du soin restent centraux.

Un exode silencieux vers le reste de l’Europe

Le constat dressé par l’Ordre des infirmiers portugais est particulièrement préoccupant. Chaque année, près de 40 % des infirmiers fraîchement diplômés choisiraient de quitter le pays pour travailler à l’étranger. Même si les demandes officielles liées à l’émigration auraient légèrement diminué ces deux dernières années, le phénomène reste massif.

Les destinations sont connues : la Suisse, la Belgique, le Luxembourg, mais aussi l’Espagne ou certains pays nordiques. Pour beaucoup de jeunes professionnels portugais, l’écart salarial demeure difficile à ignorer. Selon l’Ordre des infirmiers, les rémunérations proposées dans certains pays européens peuvent être 3 à 4 fois supérieures à celles pratiquées au Portugal.

Depuis la France, cette situation rappelle d’ailleurs une autre réalité européenne : la concurrence croissante entre systèmes de santé pour attirer les personnels qualifiés. Les pays capables d’offrir de meilleurs salaires, des perspectives de carrière plus lisibles et des conditions de travail plus stables captent progressivement une partie des soignants formés ailleurs. Le Portugal forme ainsi des professionnels qui, faute de perspectives jugées suffisantes, finissent souvent par renforcer les systèmes hospitaliers voisins.

Cette dynamique crée un cercle difficile à briser. Moins il y a d’infirmiers dans les établissements publics, plus la charge de travail augmente pour ceux qui restent ; plus les conditions se dégradent, plus les départs deviennent probables. Les représentants de la profession décrivent aujourd’hui des personnels « épuisés », soumis à une forte pression psychologique et confrontés à un sentiment de déclassement professionnel.

Le SNS face à une crise structurelle

Au Portugal, le débat dépasse désormais la seule question des effectifs. L’Ordre des infirmiers réclame une réorganisation plus profonde du système de santé afin d’utiliser davantage les compétences des personnels infirmiers spécialisés. Plusieurs propositions restent pourtant bloquées ou appliquées partiellement.

Des compétences encore limitées

L’un des exemples les plus souvent cités concerne le suivi des grossesses à faible risque. Un projet gouvernemental prévoit théoriquement que des infirmiers spécialistes en santé maternelle puissent assurer une partie de cet accompagnement dans les soins primaires. Mais, selon l’Ordre professionnel, le dispositif reste largement paralysé sur le terrain.

Les représentants des infirmiers accusent notamment l’administration du SNS de restreindre certaines compétences, comme la prescription de compléments médicaux, d’examens ou de traitements liés au suivi de grossesse. Derrière ce conflit se cache une question plus large : jusqu’où les infirmiers peuvent-ils assumer des responsabilités aujourd’hui réservées à d’autres professions médicales ?

Le Portugal observe avec attention ce qui se fait ailleurs en Europe. Dans plusieurs pays, les infirmiers disposent déjà d’un pouvoir de prescription plus large pour certains médicaments, dispositifs médicaux ou actes de suivi. L’Ordre des infirmiers portugais estime qu’un élargissement similaire permettrait de désengorger certaines structures et d’améliorer l’accès aux soins.

Des millions de patients sans réponse rapide

Le problème devient d’autant plus sensible que le Portugal continue de faire face à un manque important de médecins de famille. Fin 2025, plus de 1,5 million d’usagers étaient encore sans médecin référent dans le système public portugais. Dans ce contexte, l’Ordre des infirmiers propose de développer davantage la fonction « d’infirmier de famille » afin d’assurer un suivi minimal des patients.

Cette proposition vise particulièrement les zones rurales ou périphériques, où certaines populations cumulent déjà plusieurs formes de fragilité : vieillissement, isolement géographique, difficultés économiques et accès plus lent aux consultations. Les autorités professionnelles considèrent qu’une meilleure intégration des infirmiers pourrait réduire certaines inégalités territoriales.

Mais là encore, les résistances restent fortes. Le débat touche à l’organisation historique des systèmes de santé européens, souvent structurés autour d’une hiérarchie médicale très marquée. Au Portugal comme ailleurs, toute extension des compétences infirmières provoque des tensions institutionnelles et corporatistes.

Une crise européenne du soin

Le rapport du Conseil international des infirmières replace d’ailleurs le cas portugais dans une problématique mondiale beaucoup plus large. Les pénuries ne s’expliquent pas uniquement par le vieillissement des populations ou l’augmentation des besoins médicaux. Elles sont aussi liées à l’épuisement professionnel, à la violence dans certains établissements de santé et à une perte progressive d’attractivité du métier.

Le document évoque des niveaux de burn-out jugés préoccupants dans de nombreux pays. Les personnels infirmiers quittent parfois l’hôpital public, changent totalement de profession ou réduisent leur activité pour préserver leur santé mentale. Les années post-Covid ont aggravé cette fatigue structurelle, y compris dans des systèmes réputés solides.

Le Conseil international des infirmières estime pourtant qu’un investissement massif dans ces professions aurait un impact sanitaire et économique considérable. Selon ses projections, un renforcement mondial des effectifs infirmiers pourrait éviter des millions de décès prématurés et de situations de handicap d’ici 2030..

Vu depuis la France, le cas portugais agit presque comme un miroir européen. Les différences de salaires ou d’organisation existent, mais les difficultés de fond apparaissent très proches : manque d’attractivité, tensions hospitalières, surcharge des urgences, désertification médicale et fatigue chronique des soignants. La crise des infirmiers portugais rappelle ainsi que les systèmes de santé européens entrent progressivement dans une phase de concurrence et de fragilisation structurelle dont les effets pourraient durer bien au-delà de cette décennie.

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