Portugal face au feu : l’urgence d’un changement de stratégie

ecobuage portugal

Dans les collines du Sátão, au centre du Portugal, 500 hectares de maquis ont été volontairement brûlés fin janvier. Pas un accident, mais une stratégie : celle du feu contrôlé, l’écobuage, ou fogo bom, pratiqué par les pompiers pour prévenir les incendies catastrophiques de l’été. Cette technique, ancienne mais longtemps marginalisée, revient au cœur des politiques de prévention. Pourtant, malgré ces efforts, les spécialistes s’accordent : le Portugal est encore loin du compte. Selon l’ingénieur forestier José Martino et le chercheur Paulo Fernandes, il faudrait pratiquer cette gestion du feu sur environ 300 000 hectares chaque année. En réalité, moins de 5000 hectares sont brûlés de manière contrôlée.

Ce décalage abyssal illustre un paradoxe redoutable : en réduisant le nombre d’ignitions, et donc d’incendies mineurs, sans accompagnement par une gestion active des forêts, la végétation inflammable s’est accumulée. Le résultat : des feux plus rapides, plus intenses, plus dangereux. Pour les experts, il ne suffit plus de contenir les flammes ; il faut repenser le paysage, créer des « mosaïques sans combustible » capables de ralentir, voire stopper la propagation des feux. Une tâche immense qui implique autant d’efforts logistiques que de volonté politique.

Un risque structurel aggravé par les choix d’aménagement

Les chiffres de 2025 parlent d’eux-mêmes : 8280 incendies, 271 000 hectares brûlés. Mais ce sont 44 incendies majeurs qui ont été responsables de 91 % de cette surface, ce qui souligne un déséquilibre dangereux. La prévention échoue souvent là où les grands incendies commencent : dans les zones rurales abandonnées, mal entretenues, où la végétation est devenue une bombe à retardement. Paulo Fernandes évoque un « piège du feu » nourri par un modèle de gestion tourné vers la réaction immédiate plutôt que la planification à long terme. Trop d’énergie est consacrée à l’extinction, trop peu à la prévention.

Les chiffres de 2025 parlent d’eux-mêmes : 8280 incendies, 271 000 hectares brûlés

Le président de la Communauté intercommunale de Viseu, João Azevedo, plaide pour une approche plus intégrée du territoire. À ses yeux, le feu contrôlé, lorsqu’il est planifié, peut devenir un outil d’aménagement du paysage, de régénération des sols et de valorisation des écosystèmes. Des initiatives régionales, comme celles en cours dans la région de Viseu, montrent la voie. Mais elles restent ponctuelles, et les moyens encore limités.

Dépasser l’obsession du nombre d’hectares brûlés

Pendant des années, la gestion des incendies a été mesurée en hectares. Mais ce référentiel montre aujourd’hui ses limites. José Martino appelle à parler des feux en termes économiques : en euros, en infrastructures détruites, en vies perturbées. La perte d’un hectare de forêt n’a pas le même impact partout. Une zone stratégique peut être plus vulnérable qu’un vaste territoire de broussailles.

José Martino appelle à parler des feux en termes économiques : en euros, en infrastructures détruites, en vies perturbées

C’est pourquoi l’objectif des 300 000 hectares brûlés contrôlés par an n’est pas seulement un chiffre. Il vise à créer une protection invisible mais réelle : celle de zones tampons, de lignes de ralentissement naturelles, de paysages moins continus en biomasse inflammable. Le feu contrôlé devient ainsi une technique d’ingénierie paysagère autant qu’un outil de gestion de crise. Mais pour cela, il faut une vision d’ensemble, des formations, des financements et une acceptation sociale.

Le poids du changement rural et l’urgence d’une autre culture du risque

Le recul des activités agricoles et pastorales a joué un rôle décisif dans l’augmentation du risque incendie. Là où autrefois les troupeaux broutaient les clairières, où les paysans coupaient le bois et cultivaient les terres, la végétation a repris ses droits. Ce retour à la nature n’est pas neutre : il rend le paysage plus inflammable. Le feu, quand il se déclenche, trouve une continuité végétale qui favorise sa course destructrice.

Cette transformation exige un changement culturel : celui d’une société qui n’attend plus tout de l’État ou des pompiers, mais s’implique aussi dans la gestion du territoire. Prévenir les incendies passe par une réappropriation des zones rurales, une redéfinition des usages du sol, et un rapport renouvelé à la forêt. Il faut, selon Paulo Fernandes, équilibrer supression (le combat contre les feux) et réduction (la gestion du combustible).

Un cap à tenir malgré l’inertie institutionnelle

Les voix scientifiques sont de plus en plus nombreuses à alerter, les stratégies régionales existent, mais à l’échelle nationale, les freins restent nombreux. Selon l’Agence intégrée pour la gestion des feux de forêt (AGIF), la nécessité d’élargir le recours au feu contrôlé est reconnue, mais la mise en œuvre reste timide. Moins de 5000 hectares par an sont réellement brûlés de manière préventive, 600 fois moins que la cible recommandée.

Le Portugal, souvent cité comme exemple de réaction post-catastrophe après les incendies meurtriers de 2017, n’a pas encore franchi le pas d’une politique pleinement anticipative. Le temps presse. Le climat se réchauffe, les étés deviennent plus secs, les vents plus violents. Comme le résume José Martino : « Quand le feu part, et que le vent souffle, ni les pompiers, ni les avions ne suffisent. Il faut laisser brûler. » À moins d’avoir, à l’avance, su créer les conditions pour que cela n’arrive pas.

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