Portugal : Une justice inaccessible pour les victimes de traite d’êtres humains

traite d'etres humains

En dépit des engagements internationaux et d’un arsenal juridique en apparence solide, le Portugal affiche un bilan particulièrement faible en matière de réparation pour les victimes de traite des êtres humains 1. Selon les données révélées par le journal Público et issues du Groupe d’experts sur la lutte contre la traite des êtres humains (Greta), seules 11 personnes ont été indemnisées par l’État au cours des vingt dernières années. Or, entre 2019 et 2024, pas moins de 2211 cas ont été recensés, dessinant un contraste saisissant entre l’ampleur du phénomène et l’accès quasi impossible à la justice.

Un cadre légal rigide qui freine l’accès à l’indemnisation

Dans leur rapport attendu pour mars 2026, les experts du Greta 2, qui se sont rendus ce mois-ci au Portugal, soulignent la « persistance des obstacles » auxquels se heurtent les victimes pour obtenir réparation. La législation nationale, parfois trop restrictive dans ses critères, devient elle-même un « obstacle majeur » selon leurs conclusions préliminaires. Parmi les 25 victimes ayant formellement réclamé une indemnisation entre 2004 et 2024, souvent grâce à l’appui d’associations de terrain, seules 11 ont vu leur demande acceptée. Les montants octroyés varient fortement, avec une moyenne de 22.300 euros, mais certains cas, particulièrement graves, ont donné lieu à des compensations plus élevées, comme cette jeune femme exploitée sexuellement et domestiquement, indemnisée à hauteur de 34.500 euros.

Ces données traduisent, pour les organisations de défense des droits humains, un échec structurel : les dispositifs existants ne parviennent pas à garantir aux victimes un véritable accès aux droits. « La loi doit changer », titrait Público 3 , rappelant que le faible nombre de demandes n’est pas le signe d’une faible criminalité, mais celui d’un système où l’initiative et la charge de la preuve reposent presque entièrement sur des personnes déjà fragilisées.

Des victimes venues d’Afrique, d’Asie et d’Europe de l’Est

Le profil des victimes met en lumière la dimension transnationale du trafic. La majorité sont des hommes, originaires de 25 pays africains (dont le Mozambique) et de 15 pays asiatiques (parmi lesquels l’Inde et le Népal). Des ressortissants de Roumanie, de Moldavie et du Brésil figurent également parmi les 57 nationalités recensées. Leur point commun : avoir été recrutés par des réseaux leur promettant un emploi stable au Portugal, principalement dans le secteur agricole. À l’arrivée, ils se retrouvent dans des exploitations isolées, logés dans des conditions insalubres, parfois sans lits ni sanitaires, et privés de leurs salaires au moyen de dettes fictives imposées par les employeurs.

Si l’exploitation par le travail domine, l’exploitation sexuelle reste une réalité, quoique moins fréquente. Les zones rurales de l’Alentejo et du centre du pays concentrent la majorité des cas, ce qui complique la détection et le suivi judiciaire. L’isolement géographique, combiné au statut administratif précaire des victimes, réduit leurs chances de signaler les abus.

Un crime difficile à prouver et rarement sanctionné

Pour Manuel Albano, coordinateur du Plan national contre la traite des êtres humains 4, le problème réside aussi dans la difficulté à établir les preuves devant les tribunaux. Les conflits, la pauvreté et les crises environnementales sont autant de facteurs qui favorisent l’émergence de réseaux criminels transnationaux. Pourtant, la sanction pénale reste rare : fin 2023, seuls 22 détenus purgeaient une peine pour trafic d’êtres humains, un chiffre stable ces dernières années. La même année, 53 suspects avaient été enregistrés par les autorités, selon l’Observatoire de la traite des êtres humains 5.

La sanction pénale reste rare : fin 2023, seuls 22 détenus purgeaient une peine pour trafic d’êtres humains

Pour Rita Penedo, coordinatrice de cet Observatoire, les modes opératoires évoluent, tout comme les finalités de l’exploitation, ce qui exige une vigilance accrue. Elle insiste sur le rôle crucial de la société civile : repérer, signaler et accompagner les victimes est une responsabilité collective, qui repose sur un réseau de cinq structures régionales d’accueil et de protection, accessibles via des lignes téléphoniques gratuites, ouvertes 24 heures sur 24.

La nécessaire réforme de l’État de droit

Au-delà des chiffres, le rapport à paraître du Greta pourrait contraindre le Portugal à revoir sa législation. Les experts plaident pour un dispositif plus proactif, qui ne subordonne pas l’accès à l’indemnisation à des procédures judiciaires longues et aléatoires. Le constat est sévère : dans un pays qui se veut exemplaire en matière de droits humains, la majorité des victimes de traite restent sans réparation, et les coupables sans sanction effective.

Face à cet écart entre engagements et réalité, la question dépasse le seul domaine pénal : il s’agit d’un test pour l’État de droit portugais, sa capacité à protéger les plus vulnérables et à faire prévaloir la justice sur l’impunité. Tant que les obstacles juridiques et administratifs subsisteront, le trafic d’êtres humains continuera de prospérer dans les zones d’ombre, loin du regard des institutions.

  1. Pour rappel, La traite d’êtres humains désigne le recrutement, le transport, le transfert, l’hébergement ou l’accueil de personnes, par la menace, la contrainte ou la tromperie, dans le but de les exploiter (travail forcé, exploitation sexuelle, servitude, prélèvement d’organes, etc.). ↩︎
  2. GRETA : https://www.cig.gov.pt/2025/07/37660/ ↩︎
  3. Público (article payant) : https://www.publico.pt/2025/07/30/sociedade/noticia/2200-presumiveis-vitimas-trafico-seres-humanos-seis-anos-apenas-11-direito-indemnizacao-2142140 ↩︎
  4. Plano de Ação para a Prevenção e Combate ao Tráfico de Seres Humanos : https://www.defesa.gov.pt/(…)Seres-Humanos-2022-2025.pdf ↩︎
  5. Observatório do Tráfico de Seres Humanos : https://www.otsh.mai.gov.pt/ ↩︎
Résumer l'article avec l'IA 👉 ChatGPT Perplexity Grok Google AI

Article écrit par
Retour en haut