Ce dimanche 18 janvier, les Portugais ont créé la surprise en plaçant en tête du premier tour de l’élection présidentielle le socialiste modéré António José Seguro, qui recueille 31,1 % des voix. Il affrontera au second tour, le 8 février, le leader du parti d’extrême droite Chega, André Ventura, qui obtient 23,5 %. C’est la première fois depuis 1986 qu’une présidentielle portugaise n’est pas tranchée au premier tour. Ce duel met en lumière un bouleversement politique majeur dans un pays traditionnellement modéré, marqué par une montée de la radicalité politique dans un climat de méfiance et d’instabilité.
Une participation en hausse et un paysage politique fragmenté

Plus de 11 millions d’électeurs étaient appelés aux urnes, et si l’abstention reste importante (47 %), elle est en recul net par rapport à 2021, où elle avait dépassé les 60 %. Le scrutin se déroulait dans un climat de forte tension politique, après trois élections législatives en trois ans et une crise persistante de gouvernance. Le résultat reflète un paysage fragmenté, où aucun camp ne parvient à s’imposer clairement.
En troisième position, le libéral João Cotrim de Figueiredo obtient 16 %, tandis que l’indépendant Henrique Gouveia e Melo, ancien coordinateur de la campagne de vaccination, réalise un score honorable avec 12 %. Le candidat soutenu par le gouvernement, Luis Marques Mendes (PSD), n’arrive qu’en cinquième position avec environ 11 %, illustrant non seulement le recul des formations traditionnelles, mais aussi un revers politique pour l’exécutif en place, incapable de mobiliser un électorat pourtant crucial dans un contexte de forte instabilité.
Affaibli par un exécutif minoritaire, le Premier ministre Luis Montenegro s’est gardé de toute consigne de vote, refusant d’endosser une ligne claire entre les deux finalistes. À l’inverse, plusieurs responsables de gauche ont d’ores et déjà appelé à soutenir António José Seguro, au nom du « barrage républicain » face à l’extrême droite.
Un centre gauche renforcé mais sous pression

Arrivé en tête avec 31,1 % des voix, António José Seguro réalise une performance inattendue, après une campagne axée sur la modération et la responsabilité institutionnelle, dans laquelle il s’est présenté comme un candidat « sem ammaras », sous-entendu, libre des carcans politiques. Ancien secrétaire général du Parti socialiste, il s’est positionné comme le garant de la stabilité démocratique, dans un contexte d’usure du pouvoir et de montée des populismes. Son message, centré sur le vote utile de la gauche, semble avoir mobilisé bien au-delà de son socle traditionnel.
Seguro s’impose largement dans les grandes villes, notamment à Lisbonne et à Porto, ainsi que dans le centre du pays, où les électeurs modérés ont répondu à son appel au rassemblement. Il a su capter une partie des voix de l’électorat écologiste et communiste, en perte de vitesse, sans pour autant heurter les classes moyennes inquiètes d’un virage radical.
Mais cette première place ne garantit en rien une victoire au second tour. Le défi sera désormais de fédérer un arc républicain suffisamment large, face à Ventura. Plusieurs figures de la gauche non socialiste ont déjà appelé à voter pour lui, mais la mobilisation de l’électorat centriste reste incertaine. La campagne d’entre-deux-tours s’annonce décisive pour asseoir sa légitimité dans un rôle présidentiel souvent jugé au prisme de l’autorité morale.
Une extrême droite décomplexée en embuscade

La percée d’André Ventura n’est pas une surprise en soi. Depuis sa troisième place en 2021 avec 11,9 %, son parti Chega n’a cessé de gagner du terrain, devenant la première force d’opposition au Parlement. Le score de 23,5 % obtenu ce dimanche confirme sa capacité à mobiliser un électorat conservateur, anti-système et opposé à l’immigration.
Durant la campagne, Ventura a multiplié les slogans chocs, comme « Le Portugal est à nous » ou encore « Ceci n’est pas le Bangladesh », visant explicitement les immigrés d’Asie du Sud. Des affiches jugées discriminatoires ont été retirées sur décision judiciaire. Mais loin de nuire à sa dynamique, ces controverses ont renforcé sa visibilité.
Chega bénéficie également du soutien d’une partie de la diaspora lusophone conservatrice, ainsi que de plusieurs relais au sein de l’extrême droite européenne, où le parti est parfois cité comme un exemple de percée électorale fulgurante dans un pays historiquement modéré. Ventura a même devancé Seguro à Madère et en Algarve, deux régions pourtant centrales dans l’économie touristique du pays.
Un second tour à forts enjeux, mais aux pouvoirs limités
Le poste de président de la République au Portugal est essentiellement honorifique, mais il reste symboliquement fort. Le chef de l’État ne gouverne pas, mais peut jouer un rôle de modération ou de blocage via le droit de veto ou la possibilité de dissoudre le Parlement. Dans un contexte de forte instabilité, la légitimité morale du prochain président pourrait peser sur l’équilibre des pouvoirs.
Seguro, appelant au « rassemblement des démocrates et humanistes », veut incarner la continuité institutionnelle face à un Ventura qui promet de « réveiller la droite » et d’imposer une rupture avec les élites traditionnelles. Derrière l’opposition de style et de discours, c’est la façon même de concevoir la fonction présidentielle qui se trouve débattue.
Le dénouement du 8 février sera observé de près, tant au Portugal qu’à l’étranger. Il dira si le pays reste fidèle à sa tradition modérée, ou s’il choisit de s’engager sur la voie d’une rupture politique plus radicale.







