À première vue, le chiffre peut surprendre. Dans un paysage européen de l’innovation encore largement dominé par les hommes, le Portugal se distingue aujourd’hui par une singularité remarquable : la forte présence de femmes parmi les inventeurs mentionnés dans les demandes de brevets. Selon une étude récente de l’Organisation européenne des brevets (OEB), près de 30 % des demandes de brevets d’origine portugaise entre 2018 et 2022 incluaient au moins une femme. C’est plus du double de la moyenne européenne, établie à 13,8 %. Derrière ce résultat se dessine un paradoxe : si les chercheuses portugaises contribuent largement à la production scientifique, leur accès aux phases de valorisation économique et entrepreneuriale reste encore limité.
Le constat révèle ainsi un pays capable d’encourager la participation féminine dans la recherche, mais où les mécanismes de transformation de la science en innovation industrielle demeurent plus inégalitaires. Autrement dit, la présence des femmes dans la recherche est réelle, parfois même dynamique, mais elle se heurte encore à des obstacles structurels lorsqu’il s’agit de breveter, d’entreprendre ou d’accéder au financement.
Un leadership inattendu dans le paysage européen de l’innovation
Entre 2018 et 2022, 29,3 % des demandes de brevets portugaises incluaient au moins une inventrice, un niveau qui place le Portugal en tête du classement européen. À titre de comparaison, la moyenne dans l’Union européenne reste inférieure à 14 %, illustrant l’écart significatif entre la situation portugaise et celle observée dans la majorité des États membres. L’évolution n’est pas spectaculaire d’une période à l’autre, mais elle s’inscrit dans une progression régulière : entre 2013 et 2017, cette proportion atteignait déjà 26,9 %, signe d’une dynamique installée dans la durée.
Dans d’autres pays européens, la progression apparaît plus lente et parfois irrégulière. Certaines économies innovantes, comme l’Autriche ou les Pays-Bas, ont même connu de légers reculs ces dernières années. À l’inverse, la France et l’Espagne enregistrent des améliorations modestes mais continues, révélant des rythmes différents d’intégration des femmes dans les activités de recherche et de développement.
Le cas portugais semble en partie s’expliquer par la structure sectorielle de son activité inventive. Les domaines où les femmes sont les plus présentes : pharmacie, biotechnologie, chimie et sciences de la vie, correspondent précisément aux secteurs qui génèrent une part importante des demandes de brevets du pays. Cette spécialisation contribue mécaniquement à renforcer la visibilité des inventrices dans les statistiques européennes.
Entre science académique et innovation brevetée

Le leadership portugais ne doit cependant pas masquer un déséquilibre persistant. Si les femmes publient autant d’articles scientifiques que leurs homologues masculins, leur présence diminue nettement lorsque la recherche débouche sur un brevet ou un produit commercialisable. Ce décalage met en lumière la frontière, souvent invisible mais bien réelle, entre la recherche académique et l’innovation industrielle.
Si les femmes publient autant d’articles scientifiques que leurs homologues masculins, leur présence diminue nettement lorsque la recherche débouche sur un brevet ou un produit commercialisable
Dans les universités et les laboratoires de recherche, la participation féminine est désormais comparable à celle des hommes dans de nombreux domaines scientifiques. Mais lorsque les carrières progressent vers des postes de responsabilité, la proportion de femmes tend à diminuer. Cette érosion progressive se retrouve également dans les activités de dépôt de brevets, où les inventrices restent moins nombreuses que leurs collègues masculins, malgré leur présence dans les équipes de recherche.
Un autre indicateur illustre cette asymétrie : les femmes apparaissent rarement comme inventrices uniques dans les demandes de brevets européens. Elles participent souvent à des projets collectifs, mais leur reconnaissance individuelle demeure plus rare. La question n’est donc pas seulement celle de la participation, mais aussi celle de la visibilité et de la reconnaissance de l’apport scientifique féminin.
Les startups, un autre terrain d’inégalités
Environ 15,7 % des startups portugaises disposant de brevets comptent une femme parmi leurs fondatricesLa situation se prolonge dans l’écosystème entrepreneurial. À l’échelle européenne, moins de 10 % des startups détenant des brevets ont été fondées par des femmes. Le Portugal affiche néanmoins des résultats légèrement plus encourageants. Environ 15,7 % des startups portugaises disposant de brevets comptent une femme parmi leurs fondatrices, ce qui place le pays au deuxième rang européen derrière l’Espagne.
Environ 15,7 % des startups portugaises disposant de brevets comptent une femme parmi leurs fondatrices
Lorsque l’on considère l’ensemble des startups portugaises liées à des brevets, la présence féminine apparaît encore plus visible : près de 23 % d’entre elles incluent au moins une femme parmi les fondateurs. Cette proportion témoigne d’un certain dynamisme de l’entrepreneuriat féminin dans les secteurs technologiques et scientifiques.
Mais là encore, les écarts se creusent au fil des étapes du développement des entreprises. Les premières phases de création montrent une présence féminine plus marquée, tandis que les cycles de financement ultérieurs : levées de fonds, expansion internationale, consolidation industrielle, voient la proportion de femmes diminuer sensiblement.
Le « funil invisível » de l’innovation européenne

Les chercheurs parlent souvent d’un « entonnoir invisible » pour décrire ce phénomène. À chaque étape de la carrière scientifique et entrepreneuriale, une partie des talents féminins disparaît progressivement du processus d’innovation. La recherche fondamentale accueille de nombreuses femmes, mais leur présence s’amenuise lorsqu’il s’agit de transformer une découverte en brevet, puis en produit commercialisable.
Ce mécanisme s’explique par plusieurs facteurs : l’accès plus difficile aux réseaux de financement, la faible représentation féminine dans les instances de décision ou encore la persistance de biais culturels dans les milieux technologiques. L’expérience relatée par certaines chercheuses est révélatrice : se retrouver seule femme dans une réunion consacrée à un projet de financement peut constituer un obstacle supplémentaire, parfois invisible mais bien réel.
Cette situation alimente également un phénomène de fuite des talents. De nombreuses scientifiques poursuivent leur carrière dans la recherche académique ou quittent le secteur entrepreneurial, faute d’opportunités ou de reconnaissance dans les phases de commercialisation de leurs travaux.
Un enjeu économique autant que sociétal
Au-delà de la question de l’égalité, la participation féminine à l’innovation possède aussi une dimension économique stratégique. Plusieurs études montrent que les entreprises intégrant une plus grande diversité de profils dans leurs équipes de recherche et de direction présentent souvent de meilleures performances en matière d’innovation et de croissance.
Les brevets impliquant des inventrices sont ainsi fréquemment associés à des projets technologiques à forte valeur ajoutée, notamment dans les domaines des sciences de la vie et de la santé. La diversité de genre apparaît alors comme un facteur d’efficacité économique autant qu’un enjeu de justice sociale.
Dans ce contexte, la position singulière du Portugal en Europe constitue à la fois un signal encourageant et un rappel des défis à venir. Le pays démontre qu’une participation féminine plus élevée dans la recherche et le brevetage est possible. Mais il rappelle aussi que l’égalité réelle dans l’innovation ne se mesure pas seulement à l’entrée dans la recherche : elle se joue aussi dans la capacité à transformer la science en pouvoir économique.







