À l’écart des grands débats urbains et industriels, une transformation profonde est en cours au Portugal. Elle ne fait pas de bruit, ne génère pas de files d’attente ni de gros titres spectaculaires, mais elle redessine lentement le visage du pays. En 2023, le Portugal a enregistré la plus forte croissance forestière de toute l’Union européenne, confirmant une dynamique de fond longtemps sous-estimée.
Derrière ce chiffre se cache une réalité complexe, mêlant évolution des paysages, stratégies publiques, cycles naturels et nouveaux usages du territoire. Car ici, la forêt n’est pas un simple décor : elle constitue un socle écologique, économique et climatique essentiel, au cœur de l’identité nationale.
Une croissance forestière sans équivalent en Europe
Les données les plus récentes placent le Portugal en tête des pays européens en matière de croissance forestière, avec une progression de 11,1 % en 2023 du volume de bois sur pied. Ce chiffre ne traduit pas une extension spectaculaire des surfaces boisées, mais une croissance biologique exceptionnelle des peuplements forestiers existants, mesurée en volume de bois. Cette croissance nettement supérieur à celui d’autres États pourtant réputés pour leur gestion environnementale, comme le Danemark ou l’Irlande.

À l’inverse, plusieurs pays affichent une progression très limitée, voire inexistante. Certaines îles méditerranéennes stagnent, tandis que des États d’Europe centrale et orientale enregistrent même un recul de leur croissance forestière. Ces écarts soulignent une réalité souvent méconnue : la forêt européenne évolue à des rythmes très différents selon les conditions climatiques, les espèces plantées et l’âge des peuplements.
Comparée à l’année précédente, la tendance confirme une Europe à deux vitesses. Si de nombreux pays progressent, d’autres voient leur capital forestier s’éroder lentement, rappelant que la croissance n’est jamais acquise et dépend d’un équilibre fragile entre exploitation, protection et régénération naturelle.
Un territoire largement façonné par la forêt

Aujourd’hui, la forêt couvre environ 36 % du territoire portugais, une proportion impressionnante si l’on se souvient qu’elle était quatre fois moindre au XIXe siècle. En y ajoutant les zones de maquis et de broussailles, ce sont près de 69 % du pays qui relèvent d’écosystèmes forestiers ou semi-forestiers.
Ce paysage n’est ni uniforme ni figé. Il alterne forêts de production, montados traditionnels 1, zones de régénération spontanée et massifs plus récents. Chaque région possède sa propre signature végétale, façonnée par le climat, les sols et les usages humains.
Cette diversité explique en partie la vigueur actuelle de la croissance, mais elle constitue aussi un défi. Car une forêt étendue n’est durable que si elle est gérée, entretenue et adaptée aux conditions climatiques de demain.
Une richesse économique longtemps invisible

La forêt portugaise ne se limite pas à son rôle écologique. Elle représente également un actif économique majeur, dont la valeur a longtemps été sous-évaluée. Selon plusieurs travaux de recherche universitaire, les biens et services rendus par les écosystèmes forestiers atteignaient déjà plus de 2,2 milliards d’euros à la fin des années 2010.
Actualisée, cette estimation dépasse aujourd’hui 2,6 milliards d’euros. Elle inclut bien plus que la production de bois : stockage du carbone, protection des sols, régulation de l’eau, biodiversité, paysages touristiques et qualité de vie.
Ce changement de regard marque une rupture importante. La forêt n’est plus seulement exploitée ; elle est progressivement reconnue comme une infrastructure naturelle indispensable, au même titre que les réseaux d’eau ou d’énergie.
Floresta 2050, une vision à long terme
Conscient de cet enjeu stratégique, le Portugal a adopté un plan forestier de long terme, baptisé Floresta 2050 – Futuro Mais Verde 2. Cette feuille de route repose sur quatre piliers essentiels : la valorisation économique, la résilience face aux incendies et au changement climatique, la structuration de la propriété forestière et une gouvernance renforcée.
Le plan prévoit 61 actions à court terme et 88 initiatives de moyen et long terme, s’étalant jusqu’en 2050. L’investissement global annoncé atteint environ 6,4 milliards d’euros, destinés à moderniser la gestion forestière, soutenir les acteurs locaux et prévenir les risques majeurs.
Lors de sa présentation, le chef du gouvernement a résumé l’enjeu en une phrase forte : un pays qui ne prend pas soin de sa forêt ne prend pas soin de lui-même. Une déclaration qui traduit la place centrale accordée à cet héritage vivant dans le projet national.
Une croissance à préserver, un équilibre à maintenir
Le record européen de 2023 ne marque pas un aboutissement, mais une responsabilité. La croissance quantitative doit désormais s’accompagner d’une amélioration qualitative : diversification des essences, adaptation au climat plus sec, prévention des incendies et implication des communautés rurales. Dans une Europe confrontée à l’urgence climatique, le Portugal offre un contrepoint intéressant. Celui d’un pays où la forêt, longtemps perçue comme vulnérable, redevient progressivement un pilier de résilience et un atout d’avenir. Et si, au détour d’un sentier boisé ou d’un montado silencieux, se jouait déjà une part essentielle de la transition écologique européenne ?
- Les montados sont des paysages forestiers traditionnels du Portugal, composés principalement de chênes-lièges espacés, associés à des pâturages ou des cultures. Ce système agro-forestier, typique de l’Alentejo, permet une exploitation durable du liège tout en préservant la biodiversité et les sols. ↩︎
- Floresta 2050 – Futuro Mais Verde : https://www.portugal.gov.pt/pt/(…)-um-futuro-mais-verde ↩︎







