12 ans après leur dernière mobilisation commune, la CGTP et l’UGT ont de nouveau uni leurs forces. Le 11 décembre 2025, une grève générale d’une ampleur inédite depuis la crise de la dette a paralysé une large partie du pays. Transports interrompus, écoles fermées, hôpitaux perturbés : des milliers de services publics se sont arrêtés. Selon les centrales syndicales, plus de 3 millions de travailleurs ont pris part à ce mouvement, soutenus par de nombreux cortèges dans les rues de Lisbonne, Porto et Braga. Le gouvernement, lui, évoque une participation « insignifiante », oscillant entre 0 % et 10 % selon les secteurs.
Cette bataille de chiffres ne masque pas les lignes de fracture qui se dessinent : un rejet massif du projet de réforme du travail, des revendications salariales pressantes, et une colère sociale nourrie par la précarité croissante dans les services publics. La journée s’est achevée dans une atmosphère tendue, avec des heurts devant l’Assemblée nationale et plusieurs arrestations. En toile de fond, un exécutif minoritaire aux marges de manœuvre réduites, confronté à une société en mutation et à une contestation syndicale inédite dans sa forme unitaire.
Un front syndical réactivé face au « paquet de réformes du travail »

Ce qui a mis le feu aux poudres, c’est une réforme du droit du travail jugée régressive par les syndicats. Retour du compte épargne-temps individuel, assouplissement du recours à la sous-traitance après un licenciement, incertitudes sur les carrières de le fonction publique … Le projet porté par le gouvernement Montenegro a cristallisé le mécontentement dans un contexte d’inflation persistante et de saturation des services publics. Les revendications des grévistes vont au-delà : meilleure reconnaissance des fonctions à risque, hausse du ticket-restaurant à 9 euros, revalorisation des assistantes techniques, retraite à 62 ans ou encore abaissement de l’ADSE à 1,5 %.
La CGTP, historiquement proche du PCP, et la plus modérée UGT, alliée au PS, ont réussi à surmonter leurs clivages pour appeler ensemble à la mobilisation. Leur alliance symbolique a galvanisé les bases. L’éducation, les collectivités, les hôpitaux, la justice ou encore les transports ont connu des perturbations massives. Selon le SITOPAS, 75% du secteur éducatif et 90% des cantines universitaires étaient à l’arrêt.
Au-delà des chiffres, l’impact visible sur le terrain a démontré une véritable dynamique sociale. Une dynamique que les syndicats entendent prolonger : au lendemain de la grève générale, la mobilisation se poursuit vendredi 12 décembre dans certaines écoles et administrations locales, avec un climat de tension toujours palpable.
Un gouvernement en position défensive
La réaction de l’exécutif a été immédiate mais peu conciliante. « Une minorité de travailleurs » en grève, selon le Premier ministre, qui affirme que le pays « continue de fonctionner ». Pour le ministre de la Présidence, la mobilisation n’était qu’une « grève partielle de la fonction publique ». Ce déni de la portée du mouvement a été vivement critiqué par les centrales syndicales, qui accusent le gouvernement d’être sourd aux réalités sociales.
Les politologues sont partagés. Pour Paula Espírito Santo (ISCSP), l’approche de l’exécutif, trop rigide, empêche tout dialogue constructif. Elle dénonce un « repli élitiste » déconnecté des aspirations populaires. Pour André Azevedo Alves (Universidade Católica), le gouvernement paie le prix d’une stratégie qui a misé sur la pacification sociale sans mener de véritables réformes structurelles. Quant à António Costa Pinto, il relativise : « Aucun gouvernement n’a jamais chuté à cause d’une grève générale », mais admet que l’impact politique sera réel.
Vers une impasse ou une reprise du dialogue ?
La suite dépendra de plusieurs équations. La première concerne la durée de l’union CGTP-UGT. Si elle se maintient, le pouvoir devra redoubler d’efforts pour convaincre. Deuxième inconnue : la capacité du gouvernement à réactiver une médiation sociale sans perdre la face ni reculer sur son agenda réformiste. Troisième facteur : le positionnement de la droite, majoritaire au Parlement, mais peu ancrée syndicalement. Son évolution pourrait rebattre les cartes, en particulier si la contestation gagne en intensité.
Le gouvernement semble aujourd’hui coincé entre deux lignes : celle de la fermeté politique et celle d’un dialogue dont il a impérativement besoin, faute de majorité absolue. La grève générale agit ici comme un révélateur des failles de gouvernance plus profondes, où se jouent la confiance dans les institutions et la résilience de l’état social portugais.
Une mobilisation sous tension, entre colère sociale et violences

La mobilisation a aussi dérapé. Si la grande majorité des défilés était pacifique, des heurts ont éclaté le soir du 11 décembre devant l’Assemblée nationale à Lisbonne. Jets de projectiles, dégradations, slogans enflammés : la colère a trouvé un exutoire radical. Six interpellations ont été confirmées, tandis que la police a utilisé des balles de caoutchouc. Des symboles institutionnels ont été vandalisés, et une tentative d’intimidation par un chauffeur de poids lourd contre un piquet de grêve à Braga a renforcé le climat d’inquiétude.
Ces débordements sont instrumentalisés de part et d’autre. Le gouvernement y voit une preuve de radicalisation. Les syndicats, eux, dénoncent la détérioration du climat social et la perte de confiance dans la parole publique. L’affaire dépasse donc la seule question des chiffres : elle touche à la légitimité des représentations et à l’exaspération croissante d’une frange de la population.
J+1, la contestation continuent dans les écoles et les services essentiels
Au lendemain de la grève générale, la mobilisation continue ce vendredi dans la fonction publique, prenant racine dans des secteurs particulièrement sensibles. Dans plusieurs établissements scolaires du pays, le mot d’ordre a été reconduit. À Lisbonne, dans le quartier du Lumiar, des écoles sont restées portes closes, tandis que les agents éducatifs se regroupaient à l’extérieur, affichant leur colère face à des conditions de travail qu’ils jugent indignes.
La mobilisation se propage également à d’autres secteurs névralgiques de l’administration publique. Dans le domaine de la santé, ce sont les infirmiers qui prennent le relais, aggravant les perturbations dans les hôpitaux et centres de santé. Du côté de la justice, le Syndicat des fonctionnaires judiciaires a annoncé son ralliement, dénonçant des délais de négociation non respectés par le gouvernement. Résultat : des centaines d’audiences ont été reportées à travers le pays, y compris celles de dossiers emblématiques, comme le procès du cas BES.
Enfin, les services des finances n’échappent pas à la paralysie. Ce vendredi matin, de nombreuses repartições das finanças (centres des impôts) affichaient porte close, illustrant l’ampleur de la contestation dans des services pourtant cruciaux pour le bon fonctionnement de l’État.
Le signal d’une lèse-sociale durable ?
L’avenir dira si cette grève générale marque un tournant ou un simple pic de tension. Les revendications ne semblent pas s’éteindre, et les syndicats envisagent d’autres formes de protestation. Le préavis de grève déjà déposé dans le secteur aérien (TAP) pour les 31 décembre et 1er janvier augure d’une fin d’année sous pression. En toile de fond : une crise de la représentation entre pouvoir central et agents de terrain, alimentée par des décalages de discours et une polarisation politique croissante.
La balle est dans le camp de l’exécutif, qui devra choisir entre le passage en force ou l’ouverture. Dans un pays où le compromis social a longtemps été un amortisseur des crises, l’usure du modèle pourrait bien ouvrir une nouvelle période d’instabilité.







