Sur les falaises battues par les vents de la côte de Sesimbra, dans le district de Setúbal, les marées n’ont pas seulement façonné les roches : elles ont aussi protégé, pendant 125 millions d’années, le crâne exceptionnel d’un dinosaure inconnu. C’est ce fossile, resté presque intact depuis le Crétacé inférieur, qui a permis à une équipe internationale de paléontologues de révéler une nouvelle espèce d’iguanonodon, herbivore bipède, baptisée Cariocecus bocagei. Une découverte rare, tant par son état de conservation que par les secrets anatomiques qu’elle recèle. Ce dinosaure portugais vient bouleverser les connaissances sur l’évolution des iguanodontidés, ces géants végétariens qui ont dominé l’Europe occidentale durant le Crétacé.
L’étude, publiée dans la prestigieuse Journal of Systematic Paleontology 1, vient confirmer le rôle central du territoire portugais dans la compréhension des transitions évolutives entre le Jurassique supérieur et le Crétacé. Mais elle apporte surtout une pièce maîtresse à l’un des puzzles les plus complexes de la paléontologie européenne : celui des origines et de la diversification des dinosaures ornithopodes.
Une trouvaille hors du commun sur la côte de Sesimbra

C’est en 2016, lors d’une sortie de terrain apparemment anodine, que Pedro Marrecas, chercheur à la Société d’Histoire Naturelle de Torres Vedras 2, repère une rangée de dents dépassant d’un bloc rocheux sur la Praia da Área do Mastro. À première vue, il s’agit d’un fragment classique. Pourtant, en y regardant de plus près, ce fossile révèle un potentiel exceptionnel : un crâne presque complet, tridimensionnel, délicatement préservé, coincé dans les sédiments du Crétacé inférieur. Une rareté mondiale.
La préparation minutieuse de ce spécimen a duré plusieurs années, mobilisant une équipe multidisciplinaire pour sa restauration et son étude. Ce n’est qu’après des analyses microstructurales, des reconstitutions numériques et des comparaisons avec d’autres iguanodontidés que les chercheurs ont pu affirmer qu’ils avaient affaire à une espèce encore inconnue de la science.
Cette région du Portugal est bien connue pour ses gisements jurassiques, mais les fossiles du Crétacé y sont plus rares et souvent peu informatifs. Le crâne de Cariocecus bocagei vient donc combler un vide paléontologique crucial, offrant des données anatomiques d’une précision inédite sur un animal encore peu compris.
Selon Bruno Camilo, co-auteur de l’étude et directeur de la SHN, ce spécimen représente « le crâne de dinosaure le plus complet jamais découvert au Portugal. » Il s’agirait d’un individu jeune ou subadulte, ce qui ouvre des perspectives inédites sur la croissance et la maturation osseuse de ces animaux préhistoriques.
Un crâne unique aux adaptations inattendues
Le nom Cariocecus bocagei n’est pas anodin. Il associe la divinité guerrière préromaine Cariocecus, symbole des racines locales, au naturaliste portugais du XIXe siècle José Vicente Barbosa du Bocage 3, pionnier des sciences naturelles au Portugal. Mais au-delà de son nom, c’est l’anatomie de ce dinosaure qui intrigue les chercheurs.
Des os fusionnés pour mieux broyer
Le premier trait remarquable de cette nouvelle espèce se cache dans sa joue. Contrairement à tous les autres dinosaures connus, l’os jugal et le maxillaire sont fusionnés. Cette particularité osseuse, révélée par l’analyse CT-scan, semble avoir renforcé la mâchoire de l’animal, probablement pour améliorer sa capacité de broyage végétal. Une adaptation alimentaire inédite parmi les iguanodontidés, qui pourrait témoigner d’un régime spécifique ou d’une pression écologique particulière dans son environnement.
Cette fusion est une fenêtre sur l’évolution : elle témoigne d’une phase de spécialisation dans le cadre d’une radiation adaptative plus vaste des herbivores du Crétacé. Elle pourrait également suggérer une robustesse crânienne favorisant des comportements alimentaires jusqu’alors insoupçonnés chez ces dinosaures pacifiques.
Un cerveau grand, un nez court, et des oreilles bien conservées
Mais ce n’est pas tout. Grâce à la préservation tridimensionnelle de l’endocrâne, les chercheurs ont pu reconstituer, en imagerie numérique, les structures internes du cerveau, des nerfs crâniens et de l’oreille interne. Résultat : un bulbe olfactif très court, un cerveau relativement volumineux, et des cavités auditives complexes. Un cocktail qui intrigue les paléoneurologues et suggère que l’animal possédait une ouïe développée, sans pour autant dépendre fortement de l’odorat.
Cette configuration sensorielle pourrait traduire une adaptation à un environnement spécifique ou à des interactions sociales plus complexes que prévu chez les iguanodontes. Elle renforce également l’intérêt croissant des scientifiques pour l’étude de la cognition et des capacités sensorielles chez les dinosaures herbivores.
Donald Cerio, co-auteur de l’étude et paléoneurologue à l’université Johns Hopkins 4, insiste sur l’importance de ces données : « Les structures fossilisées du cerveau, de l’œil et de l’oreille permettent de reconstruire non seulement l’anatomie, mais aussi l’évolution des capacités neurosensorielles au Crétacé ».
Une clé pour comprendre l’évolution des iguanodontidés

Jusqu’à présent, les fossiles d’iguanodontes retrouvés au Portugal étaient surtout concentrés dans le Jurassique supérieur. Des espèces comme Draconyx loureiroi, Eousdryosaurus nanohallucis ou Hesperonyx martinhotomasorum ont été décrites, mais elles étaient plus primitives, moins spécialisées. Cariocecus bocagei se présente comme un chainon manquant, à la fois plus avancé morphologiquement et antérieur à d’autres espèces plus connues du Crétacé européen.
Filippo Bertozzo, paléontologue au Musée royal des sciences naturelles de Bruxelles 5, souligne le rôle charnière du Portugal dans cette histoire évolutive : « Le pays constitue une sorte de pont géologique entre deux périodes cruciales. Comprendre les espèces qui ont évolué ici permet de mieux saisir comment les iguanodontes ont conquis l’Europe. »
La datation du fossile, estimée à environ 125 millions d’années, coïncide avec une période de diversification intense des ornithopodes. Cariocecus bocagei vient donc renforcer l’hypothèse selon laquelle la péninsule Ibérique fut un foyer d’innovation évolutive pour les dinosaures herbivores, un laboratoire naturel où se sont jouées les premières étapes du succès des hadrosauridés, leurs lointains descendants.
Les implications de cette découverte sont nombreuses : compréhension de la croissance osseuse chez les juvéniles, adaptation crânienne à des pressions alimentaires, ou encore rôle des capacités sensorielles dans les comportements sociaux. Chaque fragment osseux, chaque canal auditif fossilisé, chaque pli du cerveau pétrifié contribue à une fresque plus vaste, celle de l’évolution des géants pacifiques du Crétacé.
Un regard vers l’avenir de la paléontologie au Portugal
Avec Cariocecus bocagei, la paléontologie portugaise franchit un nouveau cap. Cette découverte emblématique démontre non seulement la richesse des terrains crétacés de la région de Setúbal, mais aussi l’importance d’un travail de terrain rigoureux, de collaborations internationales et d’un regard affuté face à ce que la nature nous livre.
Vers une meilleure compréhension des dinosaures européens
Les travaux de reconstitution 3D et d’analyse anatomique continuent. L’équipe, réunissant chercheurs portugais, belges, italiens et américains, espère que cette découverte incitera d’autres fouilles ciblées dans les formations géologiques crétacées du pays. En parallèle, les nouvelles technologies d’imagerie numérique pourraient être appliquées à d’autres spécimens anciens stockés dans les collections nationales, aujourd’hui revalorisées à la lumière de cette avancée majeure.
Résumé comparatif
| Espèce | Période | Localisation | Particularités |
|---|---|---|---|
| Draconyx loureiroi | Jurassique supérieur | Lourinhã | Herbivore primitif, proche des hypsilophodontes |
| Eousdryosaurus nanohallucis | Jurassique supérieur | Lourinhã | Petite taille, structure du pied singulière |
| Hesperonyx martinhotomasorum | Jurassique supérieur | Lourinhã | Très incomplet, connu seulement par quelques os |
| Cariocecus bocagei | Crétacé inférieur | Sesimbra | Crâne complet, fusion jugal-maxillaire, endocrâne préservé |
Les secrets du passé encore enfouis
Alors que les falaises de Sesimbra poursuivent leur lente érosion, le sol portugais, lui, ne cesse de livrer des fragments d’un monde disparu. Chaque découverte, aussi minuscule soit-elle, ajoute une pièce au grand récit de la vie sur Terre. Avec Cariocecus bocagei, ce sont les murmures d’un dinosaure oublié qui nous parviennent à nouveau, portés par la pierre, le temps, et le regard attentif des chercheurs.
- https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/14772019.2025.2536347?src=exp-la ↩︎
- Société d’Histoire Naturelle : https://www.facebook.com/SociedadeDeHistoriaNatural/ ↩︎
- José Vicente Barbosa du Bocage : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jos%C3%A9_Vicente_Barbosa_du_Bocage ↩︎
- Université Johns Hopkins : https://www.jhu.edu/ ↩︎
- Musée royal des sciences naturelles de Bruxelles : https://www.naturalsciences.be/fr ↩︎







