Dans un contexte politique de plus en plus restrictif pour les étrangers, le Portugal continue de miser sur la main-d’œuvre immigrée pour faire vivre un pilier fondamental de son économie : le tourisme. Entre formation professionnelle, insertion sur le marché de l’emploi et intégration sociale, le pays semble avancer à deux vitesses. Tandis que les lois se durcissent, les professionnels du secteur reconnaissent l’apport décisif des nouveaux arrivants.
Des parcours de reconversion entre volonté et nécessité
Lucilia a troqué les blouses de nutritionniste pour les uniformes de l’hôtellerie. Arrivée du Brésil avec son mari, elle fait partie des 1000 stagiaires du programme « integrar », une initiative publique pilotée par l’agence Tourisme du Portugal. « Recommencer toute ma formation de nutritionniste ici était inenvisageable. Le stage m’a permis de rebondir », confie-t-elle, tout sourire, dans les couloirs de l’école hôtelière de Lisbonne.
Le programme, soutenu par le ministère de l’Économie, l’Agence pour l’immigration et l’asile, et la Confédération du tourisme, cible les immigrés résidant légalement au Portugal. Il combine 3 mois de formation et 1 mois de stage en entreprise, avec pour objectif une intégration rapide dans les métiers du tourisme, de la cuisine à la réception en passant par la restauration.
Isabel, Angolaise, a quant à elle mis de côté son cursus en psychologie pour plonger dans l’univers culinaire. « Je n’y connaissais rien, mais je découvre un métier fascinant. » Elle avertit néanmoins les nouveaux venus : « Sans visa de travail ou d’étudiant, c’est un parcours du combattant. Même obtenir un numéro de sécurité sociale devient un casse-tête. »
Un vivier indispensable pour les professionnels du secteur
À l’hôtel Opéra Galé, niché au pied du pont du 25-Avril à Lisbonne, Jaya, un jeune Indonésien, vient de signer un CDI. Il fait partie des 15 stagiaires embauchés à l’issue de la première promotion. Pour Victor Oliveira, directeur de l’établissement, le programme « integrar » est plus qu’une simple initiative sociale : « Nous peinons à retenir les travailleurs portugais, qui fuient les horaires contraignants du tourisme. Les stagiaires étrangers apportent stabilité et motivation. »
La soif d’apprendre est un moteur puissant. Le formateur João Antunes souligne l’engagement des participants : « Ils ont entre 30 et 40 ans, une maturité et une envie d’apprendre qui font la différence. Leur implication rejaillit sur la qualité du service. »
Un secteur stratégique sous tension politique
Le tourisme représente près de 12 % du PIB portugais, loin devant la moyenne européenne. Plus de 1,4 million de personnes y travaillent, directement ou indirectement. Mais l’équilibre de cet écosystème repose en grande partie sur l’apport des immigrés. « Ils comblent les vides laissés par la main-d’œuvre locale et contribuent activement au dynamisme du secteur », rappelle Catarina Paiva, responsable du programme à l’Autorité du tourisme national.
Or, depuis l’adoption d’une nouvelle loi sur l’immigration en octobre 2025, appuyée par l’extrême droite, les conditions d’accès au séjour se sont considérablement durcies : restriction du regroupement familial, limitation des visas aux profils « hautement qualifiés », contrôles accrus … Les premiers effets sont déjà mesurables : le nombre d’inscriptions à la sécurité sociale a chuté de 40 %.
Un paradoxe, alors que les immigrés ont injecté 3,6 milliards d’euros dans les caisses de la sécurité sociale en 2024
Un paradoxe, alors que les immigrés ont injecté 3,6 milliards d’euros dans les caisses de la sécurité sociale en 2024. Une contribution précieuse que les employeurs du tourisme voient aujourd’hui menacée. L’enjeu dépasse le simple emploi : il touche à la pérennité d’un secteur-clé de l’économie nationale.
Vers une reconduction du programme en 2026
Face à ces défis, le gouvernement maintient toutefois son soutien au programme « integrar », qui représente un investissement de 3 millions d’euros. Les partenaires privés, eux, en demandent déjà l’extension. Si la politique migratoire nationale se durcit, le terrain, lui, continue de miser sur l’ouverture et l’inclusion comme moteurs d’avenir.
Car dans les cuisines d’un hôtel ou les salles de formation de Lisbonne, c’est tout un pan du Portugal touristique qui s’écrit avec un accent venu d’ailleurs. Un accent que les visiteurs ne remarquent peut-être pas, mais sans lequel leurs vacances n’auraient ni le même accueil, ni le même sourire.







