Au lendemain du passage de la dépression Kristin, la ville de Leiria s’est réveillée sous un paysage méconnaissable. Des alignements entiers d’arbres couchés, des racines arrachées laissant des cratères béants, des troncs sectionnés net comme des allumettes. Dans les jardins publics, les pinèdes, les écoles ou les cimetières, la scène évoquait davantage un champ de bataille qu’un centre urbain du centre du Portugal. Un inventaire réalisé par drone permet aujourd’hui d’avancer un chiffre vertigineux : entre 5 et 8 millions d’arbres seraient tombés dans l’ensemble de la municipalité, zones urbaines et forestières confondues.
L’ampleur des dégâts dépasse le seul cadre paysager. Elle bouleverse un territoire où l’arbre est à la fois patrimoine, ressource économique et protection naturelle contre l’érosion. « Quand on compare les images aériennes d’avant et d’après, on a l’impression qu’une guerre est passée par là », confie l’adjoint municipal chargé des espaces verts, impliqué dans le plan de reconstruction baptisé Reerguer Leiria. Avant la tempête, la municipalité avait commencé à inventorier son patrimoine arboré ; sur 7500 spécimens déjà catalogués, plus de 2000 se sont effondrés.
Un patrimoine vert brutalement amputé

Dans les lieux emblématiques, la perte est tangible. À la Villa Portela, centre d’arts inauguré récemment dans un jardin du XIXᵉ siècle, près de la moitié des arbres ont été détruits en une nuit, la plupart de grande taille. Au Parque do Avião, en bordure du Lis, des arbres cinquantenaires ont cédé sous les rafales, l’un d’eux endommageant un avion historique exposé depuis les années 1970. L’appareil sera restauré. Les arbres, eux, ne reviendront pas.
Pour la seule forêt, les pertes sont estimées à environ 500 millions d’euros
Depuis trois semaines, des entreprises mandatées par la mairie s’emploient à dégager l’espace public. Il faut sécuriser les trottoirs, rouvrir les parcs, rendre la ville praticable. En parallèle, un plan de reboisement a été lancé sous la direction d’un architecte paysagiste de renom. La reconstruction s’inscrira dans un programme plus large, étalé jusqu’en 2029. Pour la seule forêt, les pertes sont estimées à environ 500 millions d’euros.
Mais la question financière n’est qu’une partie du problème. Ce qui inquiète désormais les spécialistes, c’est ce qui reste au sol : des millions de branches, d’aiguilles, de feuillages. Une biomasse fine qui sèche rapidement et transforme les sous-bois en combustible.
Un « pâturage pour incendies »
Dans la région Centre, plusieurs élus parlent déjà d’un « pasto para incêndios », un pâturage pour les flammes. Les experts en gestion du feu rural observent la même chose depuis les airs. Au-delà des broussailles et de la litière végétale habituelles, les tempêtes ont ajouté une masse inhabituelle de matériaux issus des cimes : rameaux fins, feuilles, aiguilles de pin. Cette accumulation pourrait, selon certains spécialistes, doubler le volume de combustible disponible au sol.
Retirer intégralement ces millions de débris avant l’été relève de la gageure
Des chercheurs en écologie appliquée estiment que la biomasse tombée pourrait représenter plus de 10 tonnes supplémentaires par hectare, s’ajoutant aux 20 ou 30 tonnes déjà présentes. De quoi créer, en cas de chaleur prolongée et de vents soutenus, des incendies d’intensité exceptionnelle. D’autres universitaires nuancent : la végétation produit chaque année d’énormes quantités de matière inflammable, et le facteur déterminant reste la météorologie ainsi que la capacité de réaction des dispositifs de lutte.
Entre ces deux lectures, une certitude : le temps presse. Retirer intégralement ces millions de débris avant l’été relève de la gageure. Les opérations de coupe et d’évacuation ont commencé dans certains pinèdes et plantations d’eucalyptus, mais l’ampleur du territoire concerné rend la tâche titanesque. Vue du ciel, la destruction apparaît morcelée en taches dispersées ; au sol, elle constitue un réseau discontinu mais suffisamment dense pour favoriser la propagation du feu.
À ce scénario s’ajoute un autre risque, moins spectaculaire mais tout aussi redouté : celui des pragas, les infestations d’insectes xylophages. Le bois mort constitue un terrain idéal pour les coléoptères perforateurs, qui peuvent ensuite s’attaquer aux arbres encore debout. Les forêts fragilisées par le vent deviennent alors vulnérables à une seconde vague de dégradation.
L’après-tempête ne fait que commencer
« Les incendies extrêmes se combattent avec anticipation », rappellent les spécialistes. Protection civile, Institut de conservation de la nature et des forêts, forces de sécurité, municipalités et propriétaires privés sont appelés à coordonner leurs efforts. Car si l’hiver a apporté le déluge, nul ne peut prédire l’humeur de l’été. Dans cette région marquée par les grands incendies des dernières décennies, la tempête pourrait n’être qu’un prélude.
À Leiria, la reconstruction s’organise déjà. Mais sous les troncs empilés et les parcs encore dénudés, une inquiétude sourde traverse le territoire : après la violence du vent, viendra-t-il le temps des flammes ?







