Sous les eaux de la baie de Trafaria, face à Lisbonne, le paysage réserve une scène improbable. Des hippocampes s’agrippent aux structures métalliques de chariots de supermarché posés sur le fond de l’estuaire du Tage. Ce qui pourrait ressembler à une nouvelle manifestation de la pollution marine est pourtant devenu le point de départ d’une expérience de restauration écologique.
Neuf chariots ont été spécialement transformés puis immergés dans trois secteurs de la baie afin de servir de refuges artificiels. L’idée n’est pas née dans un laboratoire : elle vient directement de l’observation des animaux. Depuis plusieurs années, les scientifiques avaient remarqué que les hippocampes de Trafaria utilisaient spontanément les déchets et structures abandonnés au fond de l’eau pour s’accrocher.
Une étonnante faculté d’adaptation pour une population découverte en 2019 et considérée aujourd’hui comme l’un des noyaux remarquables d’hippocampes de l’estuaire du Tage.
Au fond du Tage, une découverte inattendue
La baie de Trafaria se trouve sur la rive sud du Tage, dans la commune d’Almada, à proximité immédiate de son embouchure sur l’Atlantique. Sous la surface vivent au moins deux espèces d’hippocampes : l’hippocampe à museau court (Hippocampus hippocampus) et l’hippocampe moucheté ou à long museau (Hippocampus guttulatus).
Lorsque des plongeurs scientifiques ont commencé à explorer cette population en 2019, son importance les a surpris. Gonçalo Silva, plongeur scientifique et chercheur chargé de l’intervention sous-marine pour l’association MARDIVE, explique à l’agence Lusa qu’il est habituel de rencontrer seulement un ou deux individus lors de ce type d’observation. À Trafaria, les scientifiques ont pu en voir 10 ou 12 au cours d’une même plongée.
D’autres campagnes ont depuis confirmé l’intérêt écologique de la zone. Entre septembre 2022 et juillet 2023, 86 plongées ont été réalisées dans 13 secteurs du front fluvial d’Almada, de Cova do Vapor à Alfeite. Elles ont permis d’enregistrer plus de 60 hippocampes et syngnathes, ces derniers appartenant à la même famille biologique.
Selon les acteurs du projet, Trafaria présente ainsi une densité particulièrement importante d’hippocampes, avec des individus dont les dimensions peuvent également être supérieures à la moyenne.
Quand un déchet devient malgré lui un habitat
Les hippocampes ne sont pas de grands nageurs. Leur longue queue préhensile leur permet en revanche de s’accrocher à la végétation et à différentes structures afin de résister aux mouvements de l’eau, de se reposer ou de rester à l’affût. C’est précisément ce comportement qui a attiré l’attention des scientifiques à Trafaria.
Le fond de cette partie de l’estuaire contient de nombreux déchets, notamment du matériel lié aux activités de pêche. Mais les chercheurs y ont également découvert des chariots de supermarché abandonnés auxquels les hippocampes venaient spontanément s’agripper.
Le constat raconte à lui seul une partie de l’état de leur habitat. Selon WWF Portugal, le secteur subit plusieurs pressions : pollution, déchets marins, bruit sous-marin, dragages et autres activités humaines susceptibles de modifier les conditions nécessaires au maintien de ces espèces.
Les déchets immergés ne deviennent donc pas pour autant bénéfiques à l’environnement. Leur utilisation par les hippocampes montre plutôt la capacité des animaux à exploiter les structures disponibles lorsque les supports naturels se raréfient ou se dégradent. Mais cette adaptation a donné aux scientifiques une idée : reproduire de manière contrôlée ce qui semblait déjà fonctionner.
9 chariots transformés en refuges pour les hippocampes
Les chariots immergés aujourd’hui à Trafaria ne sont pas de simples déchets volontairement jetés dans le Tage. Ils ont été profondément modifiés avant leur installation. Deux serruriers locaux ont participé à leur transformation, donnant également au projet une dimension communautaire.
Les éléments en plastique ont été retirés et les structures métalliques adaptées afin de réduire les risques pour la faune. Des pièces supplémentaires ont été soudées pour permettre de fixer solidement les chariots au fond de l’estuaire et empêcher leur déplacement.
Au total, neuf structures ont été installées dans trois zones de la baie dans le cadre de l’initiative D-EVOLUÇÃO, portée par WWF Portugal avec notamment MARDIVE et plusieurs entreprises partenaires. L’opération ne fait toutefois que commencer.
Entre 2026 et 2028, les scientifiques vont suivre ces refuges afin de déterminer si les hippocampes les occupent réellement, mais également observer le développement éventuel d’autres communautés biologiques sur les structures et l’évolution écologique des secteurs concernés.
Cette expérimentation permettra ainsi de savoir si une observation presque fortuite (des hippocampes installés sur de vieux chariots abandonnés) peut devenir un véritable outil temporaire de conservation.
L’objectif reste de restaurer l’habitat naturel du Tage
À plus long terme, l’ambition va en effet bien au-delà de l’installation de quelques structures métalliques. Les chariots constituent seulement la première étape d’une intervention plus vaste dans l’estuaire du Tage.
Le projet prévoit notamment de retirer progressivement les déchets immergés qui représentent un danger pour la biodiversité, tout en renforçant les possibilités d’abri lorsque cela s’avère nécessaire. L’objectif final est de favoriser la restauration des conditions écologiques dont dépendent les hippocampes et, plus largement, les écosystèmes de l’estuaire.
La municipalité d’Almada travaille déjà depuis plusieurs années sur cette population. En 2022, elle avait notamment conclu un protocole avec l’ISPA pour étudier les hippocampes présents le long de son front fluvial, avec un investissement municipal proche de 70 000 euros.
WWF Portugal espère désormais que l’expérience de Trafaria pourra également servir de cas d’étude pour d’autres territoires où vivent des hippocampes. L’enjeu consiste autant à restaurer les habitats qu’à associer les habitants à leur protection.
Car l’histoire des chariots de Trafaria raconte finalement un étrange renversement. Un objet abandonné par l’homme au fond du Tage est devenu le refuge improvisé d’une espèce fragile. Les scientifiques tentent aujourd’hui d’utiliser cette faculté d’adaptation pour aider les hippocampes, avec l’espoir qu’un jour ils n’aient justement plus besoin de nos déchets pour trouver où s’accrocher.







