Le constat est sévère. Selon les données officielles publiées en 2024 par l’Institut portugais des comportements addictifs et des dépendances (ICAD), la dépendance à l’alcool a presque quadruplé depuis 2012. Si 1/5 ème des Portugais âgés de 15 à 74 ans déclare consommer de l’alcool quotidiennement, les indicateurs de consommation nocive et de dépendance suivent une trajectoire préoccupante, dans un contexte où les politiques publiques semblent marquer le pas.
Les chiffres proviennent du résumé exécutif des rapports annuels de l’ICAD, présenté à l’Assemblée de la République. Ils compilent plusieurs enquêtes nationales et européennes récentes, portant à la fois sur la population générale et sur les jeunes.
Une consommation quotidienne ancrée dans les habitudes
L’enquête nationale effectuée en 2022 révèle que 37 % des consommateurs actuels déclarent une consommation quotidienne ou quasi quotidienne d’alcool, soit 20 % de l’ensemble des personnes interrogées. Parmi eux, 30 % consomment du vin chaque jour, 12 % de la bière et 2 % des boissons spiritueuses.
Au-delà de cette banalisation du geste quotidien, les données mettent en lumière une réalité plus préoccupante. En 2022, 3,1 % de la population présentait un niveau de consommation considéré comme à risque élevé ou nocif sur les 12 derniers mois. Plus significatif encore, 1,1 % présentait des symptômes de dépendance, contre des niveaux nettement plus faibles une décennie auparavant. Depuis 2012, cette dépendance a presque quadruplé.
L’ICAD 1 souligne un paradoxe : malgré une progression de l’abstinence dans certains segments de la population, les indicateurs globaux ne s’améliorent pas. L’âge d’initiation reste précoce et les comportements nocifs se sont aggravés dans plusieurs tranches d’âge.
Les disparités de genre persistent. Les hommes demeurent les plus concernés par les comportements à risque, avec un pic de conduites nocives chez les 25-34 ans et une prévalence plus forte de dépendance chez les 45-54 ans. Toutefois, l’écart entre hommes et femmes tend à se réduire, notamment chez les jeunes.
Jeunes générations : baisse relative, signaux ambivalents
Chez les 15-34 ans, 3,6 % présentent une consommation à risque et 0,4 % des symptômes de dépendance. Rapportés aux seuls consommateurs, ces chiffres atteignent respectivement 6,2 % et 0,7 %. Si ces proportions peuvent sembler modestes, elles s’inscrivent dans une dynamique plus large de banalisation du binge drinking 2.
Parmi les jeunes de 18 ans interrogés en 2024 lors du Jour de la Défense nationale, 7 % déclarent boire quotidiennement ou presque. Surtout, 48 % reconnaissent avoir pratiqué le binge drinking (consommation rapide et excessive visant l’ivresse) au cours de l’année écoulée. Ce comportement reste légèrement plus répandu chez les garçons, mais l’écart se réduit progressivement.
Chez les adolescents de 13 à 18 ans, 58 % déclarent avoir déjà consommé de l’alcool. Environ 30 % affirment avoir bu avant l’âge de 13 ans et 3,5 % déclarent avoir connu une ivresse à un âge particulièrement précoce. Ces données traduisent un accès facilité aux boissons alcoolisées, malgré l’interdiction légale pour les mineurs.
Les disparités régionales accentuent encore les inquiétudes. La région Centre enregistre les taux les plus élevés de consommation excessive et d’ivresse sévère. L’Alentejo s’ajoute à cette zone critique en matière de dépendance et de consommation à risque.
Politiques publiques en demi-teinte et contrôle affaibli
Les experts pointent un ralentissement des politiques de contrôle depuis les réformes plus restrictives de 2013 et 2015, qui avaient encadré la vente d’alcool et renforcé la lutte contre la conduite sous influence. Depuis lors, peu d’avancées significatives ont été observées.
Le rapport souligne que les stratégies réglementaires appliquées aux boissons alcoolisées restent moins strictes que celles concernant d’autres produits à impact sanitaire comparable. Une part importante de mineurs continue d’acheter de l’alcool, malgré l’interdiction légale.
Les données de contrôle illustrent cette tendance. En 2023, 10.766 établissements ont été inspectés, soit 16 % de moins qu’en 2022, et le niveau le plus bas depuis 2016. En 2024, seules 48 contraventions ont été enregistrées au Portugal continental pour vente d’alcool à des mineurs, en baisse de 23 % par rapport à l’année précédente.
Dans le même temps, l’État a perçu 282,5 millions d’euros en 2024 au titre de l’impôt spécial sur les boissons alcoolisées. Un chiffre qui rappelle que la question dépasse le seul champ sanitaire et touche également aux arbitrages budgétaires.
Le Portugal se trouve ainsi face à une contradiction. Alors que la dépendance progresse et que les comportements à risque persistent, les outils de régulation semblent s’émousser. La trajectoire des dix dernières années interroge moins la culture du vin, profondément ancrée dans le pays, que la capacité des pouvoirs publics à contenir une dynamique qui, silencieusement, s’intensifie.
- ICAD : https://www.icad.pt/ ↩︎
- « alcoolisation ponctuelle importante » ↩︎







