Le Portugal face à l’ombre persistante de l’extrême droite
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- Cinquante ans après la révolution des Œillets, qui avait ouvert la voie à la démocratie et à la décolonisation, le Portugal se retrouve confronté à une situation inédite : l’extrême droite s’impose désormais comme une force électorale de premier plan.
- Le parti Chega (« ça suffit »), conduit par André Ventura, a obtenu plus de 20% des suffrages lors des législatives du 18 mai dernier, marquant la fin de l’« exception portugaise ».
- Cette percée politique s’inscrit dans une dynamique européenne plus large, mais elle possède des caractéristiques singulières, profondément liées à l’histoire coloniale et aux fractures sociales du pays.
- Le phénomène interroge non seulement les limites de la démocratie portugaise, mais aussi la responsabilité des forces progressistes dans cette dérive.
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Cinquante ans après la révolution des Œillets, qui avait ouvert la voie à la démocratie et à la décolonisation, le Portugal se retrouve confronté à une situation inédite : l’extrême droite s’impose désormais comme une force électorale de premier plan. Le parti Chega (« ça suffit »), conduit par André Ventura, a obtenu plus de 20% des suffrages lors des législatives du 18 mai dernier, marquant la fin de l’« exception portugaise ». Cette percée politique s’inscrit dans une dynamique européenne plus large, mais elle possède des caractéristiques singulières, profondément liées à l’histoire coloniale et aux fractures sociales du pays. Le phénomène interroge non seulement les limites de la démocratie portugaise, mais aussi la responsabilité des forces progressistes dans cette dérive.
Un héritage colonial jamais dissipé
Un héritage colonial jamais dissipé
Contrairement à d’autres pays européens, le Portugal n’a jamais véritablement affronté son passé colonial. L’empire s’est effondré tardivement, en 1974, et les blessures de la décolonisation se sont inscrites dans le tissu social avec l’arrivée des « retornados », ces centaines de milliers de Portugais rapatriés principalement d’Afrique. Ce traumatisme collectif a nourri un imaginaire national marqué par le sentiment de perte et par la persistance d’une hiérarchie raciale héritée de l’empire. Le discours officiel a longtemps véhiculé l’illusion d’un colonialisme « doux », incarné par l’idéologie du lusotropicalisme 1, qui prétendait que le Portugal aurait mieux intégré ses colonies que les autres puissances européennes. Cette fiction continue d’agir comme un écran empêchant toute véritable catharsis.
C’est dans ce contexte que l’extrême droite a trouvé un terrain fertile. Comme le rappelle l’activiste antiraciste Mamadou Ba 2, « le colonialisme a été un projet de violence, et cette violence s’est réorganisée après 1974 ». L’histoire de la démocratie portugaise est jalonnée d’actes terroristes perpétrés par des groupuscules d’extrême droite, jusqu’au premier assassinat politique revendiqué en 1989. Aujourd’hui, cette violence ne prend plus seulement la forme d’attentats ou de menaces physiques, mais elle se transforme en discours politique institutionnalisé, légitimé par les urnes.
Chega ou la normalisation de la violence
Chega ou la normalisation de la violence
Fondé en 2019, Chega a rapidement bâti son succès sur la dénonciation des élites et la stigmatisation des minorités. Son leader André Ventura martèle son intention de « nettoyer le Portugal » de la corruption et de l’immigration, dans une rhétorique qui réactive les vieux réflexes d’exclusion. Cette stratégie s’est révélée d’autant plus efficace que le parti a su capitaliser sur un sentiment de déclassement social, particulièrement aigu chez les jeunes hommes issus des classes populaires. Une enquête récente indique qu’ils votent 5 fois plus pour l’extrême droite que leurs homologues féminines 3, révélant le poids de l’hégémonie conservatrice et patriarcale dans la société portugaise.
En 2024, l’élection d’un dirigeant de Chega à la vice-présidence de l’Assemblée de la République a symbolisé cette normalisation. L’extrême droite ne se contente plus de perturber le débat public : elle occupe désormais des positions institutionnelles qui lui permettent de redéfinir l’agenda politique. L’immigration, hier question périphérique, est devenue centrale, imposée par Chega comme un problème national. Cette rhétorique s’accompagne de violences très concrètes, qu’elles soient le fait de militants d’extrême droite ou de policiers partageant une proximité idéologique avec le parti : agressions ciblant des migrants du sous-continent indien ou des familles gitanes, brutalités policières contre des afro-descendants, ou encore la mémoire toujours vive du meurtre raciste d’Alcindo Monteiro en 1995. Autant de faits qui traduisent l’imbrication croissante entre discours politique xénophobe et violences sociales.
Une gauche désarmée
Une gauche désarmée
Face à cette progression fulgurante, les forces de gauche portugaises apparaissent démunies. Mamadou Ba souligne la responsabilité historique d’une gauche qui a trop souvent refusé d’affronter la question raciale, la réduisant à un débat identitaire, secondaire face à la « lutte des classes ». Ce choix stratégique a laissé le champ libre à l’extrême droite, qui a su articuler la dénonciation des inégalités sociales avec un discours raciste et sécuritaire. L’abandon progressif du militantisme de terrain, au profit d’un activisme numérique déconnecté des quartiers populaires, a accentué cette faiblesse.
La gauche portugaise se heurte aujourd’hui à une contradiction profonde : en privilégiant la défense abstraite de la classe ouvrière, elle a négligé les minorités les plus touchées par les violences de classe : les migrants, les communautés gitanes, les populations afro-descendantes. Ces groupes cumulent discriminations économiques et raciales, mais continuent d’être marginalisés dans les programmes politiques progressistes. Cette lacune a contribué à détourner une partie des classes laborieuses vers le discours simpliste de Chega, qui transforme le ressentiment social en haine de l’autre.
Le retour du spectre fasciste
Le retour du spectre fasciste
La montée en puissance de l’extrême droite ne peut se comprendre sans revenir à la longue durée. Le Portugal a vécu près d’un demi-siècle sous dictature fasciste, et si celle-ci fut renversée en 1974, ses structures mentales et ses réseaux militants ne se sont jamais totalement dissous. La continuité est manifeste : du terrorisme d’extrême droite des années 1970 à l’émergence de Chega, c’est la même logique d’exclusion qui se déploie, désormais habillée des habits du populisme électoral.
Le procès intenté contre Mamadou Ba par l’activiste néonazi Mário Machado, et remporté par ce dernier, illustre avec force la pénétration de l’extrême droite jusque dans les institutions judiciaires. Machado, figure centrale des milieux skinheads portugais, avait déjà été condamné pour violences racistes et pour son rôle dans l’assassinat en 1995 d’Alcindo Monteiro, un jeune Capverdien tué à Lisbonne lors d’une expédition punitive menée par un groupe d’extrême droite 4. Pourtant, en 2023, il obtint gain de cause dans une affaire de diffamation contre Ba, qui l’avait publiquement désigné comme responsable moral de ce meurtre. Le tribunal estima que cette accusation portait atteinte à « l’honneur » de Machado, condamnant l’activiste antiraciste à une amende.
Ce jugement a suscité une vive indignation parmi les défenseurs des droits humains, qui y ont vu la preuve d’une justice prête à protéger l’image d’un militant néonazi plutôt qu’à reconnaître la légitimité d’un combat contre le racisme. L’affaire a renforcé l’idée, déjà avancée par Mamadou Ba et SOS Racismo 5, d’une justice structurellement biaisée, où l’État se montre parfois complice en marginalisant les voix antiracistes et en normalisant celles des héritiers du fascisme. Elle rappelle aussi que l’extrême droite n’agit pas seulement dans l’arène électorale, mais qu’elle infiltre les institutions, imposant son récit jusque dans le champ judiciaire.
Entre désillusion et résistance
Entre désillusion et résistance
La progression de Chega révèle une crise plus large de la démocratie portugaise. Le pays, fragilisé par la pauvreté, la précarité et un sous-investissement chronique dans les services publics, offre un terrain favorable au ressentiment. Ce ressentiment se transforme en capital politique pour l’extrême droite, qui désigne les migrants et les minorités comme boucs émissaires d’un malaise social profond. Mais cette dynamique n’est pas irréversible. Comme le rappelle monsieur Ba, « le fascisme a duré près de cinquante ans au Portugal et il a été vaincu. Il est donc possible de le vaincre à nouveau ».
Des mobilisations émergent dans les quartiers populaires, où l’immigration postcoloniale joue un rôle moteur, notamment autour des luttes pour le logement. Les solidarités avec les communautés gitanes et les campagnes contre les violences policières pourraient offrir à la gauche de nouvelles grilles de lecture et de nouveaux ancrages. La bataille politique se joue désormais sur le terrain de la mémoire : reconnaître le passé colonial, affronter le racisme structurel et reconstruire une culture politique antiraciste capable de répondre aux fractures du présent.
Le Portugal se trouve ainsi à la croisée des chemins : céder à la normalisation d’un projet politique fondé sur l’exclusion, ou engager enfin un processus de décolonisation de sa mémoire et de ses institutions. L’issue dépendra de la capacité de la société civile et des forces progressistes à transformer le désarroi social en résistance collective.
- Lusotropicalisme : c'est une théorie élaborée dans les années 1950 par le sociologue brésilien Gilberto Freyre et reprise par le régime de Salazar. Elle prétendait que les Portugais auraient une "aptitude naturelle" à coexister harmonieusement avec d’autres peuples et à pratiquer un colonialisme plus humain que les autres puissances européennes. En réalité, c’était un mythe politique servant à légitimer la persistance de l’empire colonial portugais, en masquant les violences, la ségrégation et l’exploitation qui caractérisaient la domination coloniale. ↩︎
- Mamadou Ba : https://www.frontlinedefenders.org/fr/profile/mamadou-ba
Interview mediapart : https://www.mediapart.fr/(...)-transforme-les-violences-coloniales-en-discours-politique (payant) ↩︎ - https://www.publico.pt/2025/05/12/p3/noticia/rapazes-portugueses-votam-cinco-vezes-raparigas-extremadireita-2132281 ↩︎
- https://www.independent.co.uk/news/world/gang-killing-explodes-myth-of-racial-tolerance-1591698.html ↩︎
- SOS Racismo : https://sosracismo.pt/ ↩︎
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