Du bois de Salazar aux mégafeux : l’héritage des terres volées

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Du bois de Salazar aux mégafeux : l’héritage des terres volées
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En 1941, au cœur de la dictature salazariste, l’État portugais exproprie de force des milliers de paysans de leurs baldio, terres communautaires gérées collectivement depuis des siècles. L’objectif : boiser à marche forcée ces espaces pour nourrir l’industrie du bois et imposer une modernité autoritaire à des communautés rurales jugées « arriérées ». Huit décennies plus tard, cet épisode, longtemps occulté, résonne dans les flammes qui ravagent le pays, où des monocultures hautement inflammables alimentent des mégafeux d’ampleur inédite.

Des baldios aux pinèdes : un projet de colonisation intérieure

Des baldios aux pinèdes : un projet de colonisation intérieure

https://www.youtube.com/watch?v=m2igqiT00Tc

Le réalisateur franco-portugais José Vieira a grandi dans la Serra do Caramulo, région montagneuse du centre du Portugal. Dans son documentaire, Territórios ocupados (2022), il exhume une mémoire quasi effacée : celle d’une dépossession massive opérée sous couvert de développement économique. « L’État a occupé tous les baldios », raconte un habitant dans le film, évoquant ces terrains où les villageois faisaient paître leurs bêtes, coupaient du bois et prélevaient des ressources vitales.

Derrière le vernis du progrès se cachait un double objectif : industrialiser l’économie forestière et briser l’autonomie des communautés montagnardes. Les ingénieurs forestiers de l’époque décrivaient les habitants comme des « primitifs » à « civiliser », reprenant le ton paternaliste des discours coloniaux. Les forêts de pins et d'eucalyptus, semées par les paysans eux-mêmes réquisitionnés comme main-d’œuvre, étaient pensées comme un outil de transformation sociale autant qu’économique.

Une mémoire en cendres

Une mémoire en cendres

Les résistances locales - arrachages nocturnes d’arbres, affrontements avec les gardes forestiers - furent étouffées par la chape de plomb du régime. Et, avec l’exode rural et les vagues de migration, cette mémoire collective s’est presque entièrement dissoute. « La mémoire des résistances face à l’accaparement des terres a été peu transmise », constate José Vieira. Dans les villages filmés, les anciens qui se souvenaient encore de ces luttes ont pour la plupart disparu.

À chaque étape, les bénéfices privés se sont substitués aux usages collectifs séculaires.

Ce vide mémoriel a facilité la poursuite d’un modèle hérité du salazarisme : la privatisation progressive des terres communes, aujourd’hui louées à l’industrie de la cellulose ou utilisées pour implanter des parcs éoliens. À chaque étape, les bénéfices privés se sont substitués aux usages collectifs séculaires.

De la monoculture à la poudrière

De la monoculture à la poudrière

En 2024, le Portugal connaît l’une de ses pires saisons d’incendies depuis une décennie : 120.000 hectares partis en fumée, sept morts, et des panaches de fumée visibles jusqu’en France. Les experts pointent un facteur structurel : l’expansion massive de monocultures inflammables, en particulier l’eucalyptus, plante australienne introduite pour répondre aux besoins de l’industrie papetière.

Près de 10 % du territoire portugais est désormais couvert d’eucalyptus, une proportion record à l’échelle mondiale. L’arbre, qui appauvrit les sols et propage le feu à grande distance, est devenu l’emblème d’un modèle forestier où la logique industrielle prime sur la résilience écologique. Comme le rappelle João Camargo, chercheur et militant climatique, « ces eucalyptus, c’est une arme pointée sur la tête des habitants des zones rurales ».

Un continuum historique et politique

Un continuum historique et politique

De la loi de boisement de 1938 à la libéralisation partielle de 2013, les gouvernements successifs, de la dictature à la démocratie, ont favorisé la conversion des terres communes en ressources pour les grands groupes. L’actuel Président de l'Assemblée de la République du Portugal, José Pedro Aguiar-Branco, a dirigé l’assemblée générale de The Navigator Company, géant mondial de la pâte à papier. D’anciens responsables politiques se sont retrouvés aux commandes d’associations professionnelles défendant l’industrie de la cellulose.

La logique est la même : exploiter les ressources locales pour nourrir une économie tournée vers l’export

Cette imbrication entre pouvoir politique et intérêts industriels rappelle, par sa continuité, l’accaparement initial des baldios. La logique est la même : exploiter les ressources locales pour nourrir une économie tournée vers l’export, en marginalisant les populations rurales qui en dépendaient.

Le feu comme révélateur

Le feu comme révélateur

En 2017 déjà, les incendies de Pedrógão Grande avaient tué 66 personnes et traumatisé le pays. Depuis, budgets et structures de prévention ont été renforcés, mais sans remise en cause profonde du modèle forestier. En 2024, les flammes dévoilent à nouveau les paysages de pierre que les pins et eucalyptus avaient recouverts, un retour brutal à l’image des terres d’avant 1941, mais désormais dévastées.

Pour José Vieira, ce lien entre le passé et le présent est évident : « Les forêts que Salazar a imposées, et celles que l’industrie a promues depuis, portent en elles la vulnérabilité que l’on paye aujourd’hui. » Dans son film, les images d’archives se superposent aux séquences des mégafeux, comme un avertissement visuel : la dépossession et la destruction écologique s’enracinent dans les mêmes logiques.

Résister à nouveau ?

Résister à nouveau ?

Les manifestations prévues sous le slogan « Le pays brûle, réveillons-nous » témoignent d’une volonté croissante de briser ce cycle. Des associations écologistes aux collectifs villageois, la lutte se réinvente pour défendre ce qui subsiste des communs, qu’il s’agisse de terres, d’eau ou de forêts diversifiées. Mais la bataille se joue contre des adversaires puissants, héritiers d’un siècle de politiques orientées vers la rentabilité industrielle.

Dans les montagnes du Caramulo comme dans tout le Portugal, les flammes ravivent la question que la dictature croyait avoir réglée : à qui appartiennent vraiment les terres, et pour qui doivent-elles être cultivées ?

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